La Grande Séduction, film québécois réalisé par Jean-François Pouliot, explore avec humour et tendresse les thèmes de la survie, de la dignité et des limites que l'on est prêt à franchir pour assurer l'avenir de sa communauté.
Affiche du film La Grande Séduction
L'histoire se déroule à Sainte-Marie-La-Mauderne, un petit village portuaire québécois où les habitants vivent du chèque mensuel d'assistance gouvernementale depuis la disparition des poissons. Une lueur d'espoir apparaît lorsqu'une grande compagnie envisage de construire une usine, à condition que le village ait un médecin sur place.
La Grande Séduction | Comédie | Bande-annonce | h264 Agrégation
Germain Lesage: Un manipulateur sympathique
Au cœur de cette entreprise de séduction se trouve Germain Lesage, personnage central et figure emblématique du village. La vie de Germain n’est qu’utilisation de la fixation du 7, la planification. C’est une fripouille, mais une fripouille sympathique. Il réussit à "pirater le câble, pirater le Bell, pirater l’Hydro". Le recrutement du docteur est bien évidemment son chef-d’œuvre.
Dès le début, il manifeste l’orientation d’optimisme du type : "Arrêtez de chercher, et pis on va en trouver un". On notera que cela fait quinze ans que le village cherche un médecin et que Germain n’avait pas jugé nécessaire de se mobiliser pendant tout ce temps ; selon Hélène, son épouse, il "perd sa vie" à "conter ses vieilles histoires de pêche avec ses chums" et le reste du temps "à rien faire".
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Si Germain agit cette fois, c’est qu’il est personnellement concerné, sa femme ayant trouvé "une job en ville". De toute façon, Germain aime bien avoir des idées et que ce soit les autres qui les mettent en œuvre. Par exemple, il force tout le village à apprendre à jouer au cricket en leur affirmant que c’est "un jeu ben ben le fun". Mais le jour du match de répétition avant l’arrivée de Christopher, il arrive sur le terrain et demande : "Avez-vous lu les règlements ? Les détails techniques ne l’intéressent guère, surtout s’ils risquent de poser problème.
Puisqu’il a ce désir de trouver un médecin pour le village, Germain ne doute de rien : "On a un mois pour se mettre beaux." À l’entrée du village, il y a une maison "laide" ; "même de nuit, elle est laide." Qu’importe, Germain plante devant la maison un panneau sur lequel est marqué "Site Patrimonial" (monument historique).
Quand Christopher arrive au village, il ne reste plus qu’à faire l’article : "Il faut absolument que je vous montre quelque chose qui risque de vous impressionner. Un site patrimonial." Il l’amène volontairement devant la maison et continue : "On n’a pas le droit d’y toucher."
À la fin de sa première journée de travail, Christopher lui dit : "J’ai pas arrêté deux secondes, Germain. À ce rythme-là, je passerai pas le mois." Le moins qu’on puisse dire est que Christopher a une expression mesurée des choses et les explications complémentaires ont certainement été données sur le même ton.
Rapporté par Germain à l’assemblée du village, cela devient lyrique : "Êtes-vous malade ou quoi ? Le docteur a dit qu’il a vu quarante patients en une journée. Il a dit qu’il a vu des affaires qu’il a jamais vues de sa vie. Il a dit qu’il avait eu l’impression d’être transporté au Moyen-Âge.
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L’industriel réclame une commission personnelle pour implanter l’usine. Henri s’indigne : "Un pot-de-vin de 50 000 dollars !" Germain, qui veut le convaincre de fournir cette somme, recadre "Non non, Henri.
Comme pour tous les 7, sa liberté et son autonomie de choix sont pour Germain des valeurs cultes. Quand Hélène, son épouse, lui dit qu’il y "aurait une job en ville", il croit dans un premier temps que le travail serait pour lui et met les choses au point : "Hélène, je veux pas aller travailler en ville. Est-ce, est-ce que tu pourrais me laisser choisir comment gagner ma vie ? Hein ? C’est ma vie, c’est ma décision, ça."
Quand il apprend que le poste est en fait pour Hélène, il fuit la conversation : "Faut que j’aille à une réunion." En fait, il est allé prendre une bonne cuite.
La liberté et le refus des contraintes sont aussi à l’origine du revirement final. Il renonce à faire signer Christopher quand il se rend compte que "ça fait qu’on a deux choix ; ou bien on rejette le poisson à l’eau, pis ben on arrête la séduction ; ou bien 24 heures sur 24, pendant cinq ans on reste le village que le docteur pense qu’on est." On notera l’orientation vers le futur et la structure mentale de ce discours.
Typique aussi du 7 est l’utilisation de métaphores pour faire passer son message ; ce n’est pas la première fois : "Le poisson a mordu, l’hameçon a pris, le plus dur commence. C’est là qu’il faut tranquillement rentrer le poisson. Comme mon grand-père disait tout le temps, faire mordre le poisson, c’est facile, ça. Mais… après, il faut convaincre le poisson que la meilleure place au monde pour lui, c’est dans la chaloupe. Il faut que le poisson soit convaincu.
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Germain peut être agressif, mais son agressivité est mentale. Réprimant le centre émotionnel, Germain est un manipulateur cynique. Il utilise sans scrupule le fait que Christopher n’a "jamais eu de père". Il l’attendrit avec l’affaire du "remplaçant". Même à la fin, il tient un grand discours à Christopher sur les vertus du travail, la "bonne dose de honte" à vivre de la BS, et la nécessité de "réanimer cent vingt vies", alors que ce n’est pas du tout cela qui l’a poussé à imaginer son plan.
Christopher Lewis: Un médecin naïf et touchant
Christopher, quant à lui, incarne l'innocence et la bienveillance. Christopher parle peu finalement au cours de ce film, mais c’est toujours d’un ton égal et avec un sourire acceptant. Ce non-verbal est sans doute la meilleure manifestation de son type.
La première est à propos de la maison d’Henri : "Tout est laid. Tout le cachet de la maison a été assassiné par son propriétaire. C’est une scène de crime ici. Les rideaux sont laids. Le canapé est laid.
La deuxième fois est lors de la scène finale quand il apprend que tout le village s’est joué de lui. Il est étonnant de voir que s’il manifeste une profonde tristesse, il n’y a pas de véritable éclat de colère.
Christopher a de réelles qualités humaines. L’état sanitaire du village le touche, pas seulement en tant que professionnel, mais en tant qu’homme : "Je peux pas croire qu’ils vivent comme ça. On est en l’an 2000.
Fondamentalement gentil, Christopher est d’une naïveté confondante. Il avait de multiples occasions de découvrir la supercherie, mais à chaque fois, il est incapable d’imaginer le mal. À son arrivée sur l’île, tous les joueurs de cricket, pour masquer leur incompétence, se mettent à sauter et crier de joie ; il se contente de demander si "les deux équipes ont gagné." Il pêche un poisson congelé, et accepte l’explication que celui-là vient du fond où l’eau est très froide. [Pour lui-même, à voix basse.] Prends ton temps.
La scène du Cricket
Les autres personnages: Un portrait de la communauté
Le film est peuplé de personnages secondaires attachants, chacun avec ses particularités et ses faiblesses, qui contribuent à dresser un portrait vivant et authentique de la communauté de Sainte-Marie-La-Mauderne.
Henri: Le banquier tiraillé
Henri est, avec Eve et Steve, une des rares personnes du village à avoir un travail. L’appartenance à la banque est au centre de sa vie. Il est fier d’en être "un des rouages" et est terrorisé à l’idée qu’il pourrait être remplacé par un guichet automatique. Il fait son travail sérieusement et en respecte scrupuleusement tous les codes. Il s’habille d’un costume et d’un nœud papillon.
Ce travail, il l’exerce en permanence dans la peur, à cause de la caméra qui enregistre ce qui se passe dans l’agence, et qui n’est d’ailleurs peut-être qu’une caméra de sécurité. Cette passion de peur est présente en bien d’autres circonstances. Par exemple quand Germain veut encaisser le chèque de BS de Monsieur Provencher, décédé depuis longtemps, il s’angoisse : "Je vais perdre ma job."
Parfois cette peur devient tellement forte qu’elle provoque la répression du centre mental. Quand Christopher force le bateau à aborder l’île pour assister au match de cricket, il panique et se met à tourner en rond en répétant compulsivement : "Qu’est-ce qu’on fait ? Lucie ? On notera bien le mélange de mental préféré (le besoin de comprendre pourquoi) et réprimé (il ne se rend pas compte que c’est une blague).
Dans la foulée, il apprend que Lucie couche depuis deux ans avec Steve sans le lui avoir dit. Sa loyauté à la banque lui donne, pense-t-il, un statut dans le village qu’il manifeste par l’intermédiaire de sa maison. Il est ulcéré que tout le monde la trouve laide : "La maison chez nous, c’est pas laid, c’est moderne. C’est moderne chez nous, pas laid. Elle est faite pareil comme les maisons en ville. C’est moderne. Les maisons en ville sont faites comme ça. Les gens de la ville aiment les maisons comme ça.
Henri passe la première moitié du film tiraillé entre sa loyauté pour la banque et celle pour le village, et en cherchant à les concilier. Le déclic se fait quand après "18 ans de loyaux services", Madame Martin, la nouvelle présidente de la banque, lui dit qu’il pourrait être remplacé par un guichet automatique sans que cela change grand-chose. Ce manque de soutien de sa hiérarchie provoque un changement brusque, dont les 6 sont assez coutumiers.
Yvon: L'emporté au grand cœur
Quand Yvon a quelque chose à dire, il le dit carrément et tant pis pour les dégâts. Il annonce sans précaution à Henri que sa fille n’est plus vierge et couche avec Steve depuis deux ans. C’est pas une farce, Yvon.
Il fait souvent preuve d’un humour féroce. Mais sa réaction la plus courante, c’est la colère et la violence. Il se bagarre avec le joueur qui veut être à la batte pendant la répétition du match de cricket.
Lorsqu’il est obligé de regarder à la télévision tout un match de cricket, il commente lors d’une absence de Christopher : "Je suis plus capable.
À l’occasion, il manifeste aussi la passion de Luxure. Ouais. Ouais. [Il continue sans répondre et la liste d’adresses sort de l’imprimante. [Étonné.] Heu… Non. Ouais.
De la même manière, il trouvera pour ses amis quelques jours plus tard une multitude d’informations sur le jeu de cricket. Il est visiblement ravi de leur faire plaisir. Il souffre d’un "pied d’athlète grimpant". De même, il va écouter du jazz avec Christopher, alors qu’il avait exprimé son opinion sur cette musique : "Non non, pas le jazz. J’haïs, j’haïs le jazz.
Ce sera d’ailleurs le seul sujet sur lequel il finira par manifester son désaccord, avec bien entendu sa mesure habituelle : "Moi je vous dis tout de suite. J’écouterai pas du jazz pendant cinq ans. [Tout le monde se tourne vers lui et le regarde.] Quoi ? Vous essaierez d’en écouter du jazz fusion. [Il se lève et s’adresse à l’assemblée des villageois.] Je vous mets au défi, n’importe qui, d’en écouter du jazz fusion.
Eve: La solitaire énigmatique
Eve est un personnage à part dans le film. Elle a un travail, on ne la voit jamais participer à aucune réunion du village. Je lis pas. Ici, cet humour est aussi une forme d’avarice, la passion du 5. Eve ne dit jamais rien sur elle-même. Plus généralement, Eve parle peu. Au Comptoir Postal où elle distribue le courrier de la BS, elle accueille chacun d’un bonjour et d’un sourire, mais sans un mot supplémentaire. Le mécanisme d’isolement est très présent : au restaurant, elle mange seule ; quand elle n’est pas au travail, elle s’isole sur la jetée.
Ah. Ah ? Je cuisine pas pour les gars qu’ont des blondes.
Hélène: L'épouse pragmatique
Hélène Lesage (jouée par Rita Lafontaine), l’épouse de Germain, est une 1. Elle est volontiers critique ("Agace pas le chat !"). Elle affirme plusieurs fois ses principes moraux. Elle essaye de dissuader Germain de mettre son plan en œuvre : "Pourquoi tu pourrais pas juste lui demander d’être notre docteur ? Honnêtement. Sans tout ça.
Clotilde: La discrète
Il est vraisemblable que Clotilde Brunet (jouée par Clémence Desrochers), l’épouse d’Yvon, est une 9. On notera surtout ce moment où Germain, plus ou moins ivre, rentre chez elle en pleine nuit et se couche entre elle et Yvon.
Ah. Ah. Je suis désolé. Ça sera bien apprécié.
Un succès populaire et critique
La première du film, La Grande Séduction, eut lieu le 20 mai 2003 au Festival de Cannes, puis le 11 juillet de la même année au Québec. Il sortit en France et en Suisse, puis en Belgique, en 2004. Il connut un grand succès lors de sa sortie, à la fois au Québec que dans le reste du Canada. Il reçut de nombreuses nominations et prix.
Entre autres prix, on peut souligner, le prix des meilleurs images aux Génie et de nombreux prix aux Jutra. Il gagna aussi le prix de l'audience à l'Atlantic Film Festival de 2003, un prix au Bagkok International Film Festival de 2005, un prix au Sao Paulo International Film Festival de 2004 et un prix au Sundance Film Festival de 2004. Il reçut également des prix en Belgique et en Espagne.
Le film permit à la région québécoise de la Basse-Côte-Nord de connaître un regain d'intérêt de la part des touristes et a vu le nombre de visiteurs augmenté considérablement depuis 2003.
Le film a connu un remake français intitulé "Un village presque parfait".
Les questions soulevées par le film
La Grande Séduction pose des questions essentielles sur la vérité, le mensonge et la dignité. Jusqu'où peut-on aller pour séduire quelqu'un ? Jusqu'à quel point est-on prêt à mentir pour se sortir de la honte et assurer sa survie ? Est-on prêt à blesser un inconnu pour retrouver sa dignité ? La grande séduction qu'entreprend le village de Sainte-Marie-La-Mauderne sur le docteur Lewis devient rapidement un tissu de mensonges.
Les villages n'ont plus de médecins... (et de services essentiels, tout simplement). Pour se sortir de la pauvreté, pour survivre, les gens sont parfois prêts à faire n'importe quoi ! Et on nous présente ici, d'une façon "dramaticomique", jusqu'à où on peut aller...
Mais les émotions sont également présentes... personnellement, j'ai trouvé très touchants de nombreux moments, particulièrement quand le "gérant de banque", après s'être fait dire qu'il pouvait être facilement remplacé par un "guichet automatique" décide d'accorder le fameux prêt... Mais ce qui donne réellement son charme au film, ce sont les personnages et l'interprétation fabuleuse des acteurs. On sent vraiment que les acteurs ont compris les personnages et se sont donnés complètement dans leur rôle.
On nous présente une histoire touchante - mais sans tomber dans la sentimentalité - avec une morale bien simple... il vaut mieux dire la vérité pour garder sa dignité. Pas de grande histoire d'amour ici, mais de grandes histoires d'amitiés ! Les relations entre les personnages sont parfois drôles, parfois tristes, mais toujours intenses. La relation principale étant celle entre Germain, le maire et le docteur Lewis. Tous les personnages finissent par devenir sympathiques et on ne peut que s'attendrir sur leurs imperfections.
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