François de Malherbe, né à Caen en 1555, occupe une place prépondérante dans l'histoire de la poésie française. Boileau a immortalisé son rôle :
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,Fit sentir dans les vers une juste cadence,D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,Et réduisit la muse aux règles du devoir.
La critique, de Boileau à nos jours, n'a fait que développer et démontrer ce texte. Malherbe commença par imiter ce qu'il devait plus tard réformer.
Les Premières Œuvres et l'Évolution du Style
Le premier poème publié par Malherbe, "Les Larmes de saint Pierre", est une imitation du Tansillo, un poète italien. Cependant, quelques beaux traits méritent d'être soulignés :
Et celui qui, chétif, aux misères succombe,Sans vouloir autre bien, que celui de la tombe,N'ayant qu'un jour à vivre, il ne peut l'achever!
Lire aussi: Thèmes Clés chez Malherbe
En 1599, Malherbe adresse à Du Périer ces stances célèbres : « Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle, etc. » Il avait alors quarante-quatre ans. Peu de temps après, vers 1605, Henri IV le fait venir à Paris, se L'attache par une pension, et le gentilhomme normand commence aussitôt sa double tâche de réformateur et de poëte.
On pouvait déjà deviner, à quelques passages d'un tour puissant et vigoureux, l'auteur des grandes odes qui sont nos premiers modèles de haute poésie.
François de MALHERBE – Trois hommages (Conférences, 1955)
La Réforme Poétique et l'Influence sur la Langue Française
Il s'attaque à l'école de Ronsard, fait la guerre à l'abus de l'érudition et aux pastiches de l'antiquité, proscrit. les patois, se vantant d'avoir, dégasconné la cour de Henri IV. Il devien le réparateur, de la langue et il impose à la versi- fication une disciplinenouvelle et plus sévère, interdisant l'hiatus, rendant la césure obligatoire, condamnant l'enjambement et les rimes à l'hémistiche, prohibant les élisions, rétablissant l'article, réglant enfin la prosodie, et, comme on l'a dit, montant, en artiste habile, l'instrument dont Corneille devait tirer des accords sublimes et Racine des accords mélodieux.
Il ne fixa pas seulement les conditions de l'art d'écrire en vers, il influa considérablement sur la direction nouvelle du langage et sur les destinées de la prose française qui, grâce à ses leçons, deviendra plus juste, plus ferme, plus châtiée et mesurée. Enfin, en tout genre et en toute matière, la vérité de ce que lui écrivait Racan fut universellement reconnue : « Je sais que votre jugement est si généralement approuvé, que c'est renoncer au sens commun que d'avoir des opinions contraires aux vôtres. »
François de Malherbe
Lire aussi: Offre de formation à Malherbe
Les Chefs-d'œuvre et l'Héritage Poétique
Le premier chef-d'œuvre qu'il produisit fut la Prière pour le roi allant en Limousin, composée en 1605, à la date de la conspiration du comte d'Auvergne.
La France n'avait pas encore entendu de vers si pleins, si graves et si achevés. On peut signaler encore l'ode sur l'heureux succès du voyage de Sedan : Enfin après les tempêtes, etc., que Malherbe lui-même estimait la meilleure de toutes; et celle sur l'attentat du 19 décembre 1605 : Que direz-vous, races futures, etc., qui éveilla, dit-on, le génie de La Fontaine. Toutes ses pièces, à partir de cette époque, ont, dii reste, une valeur à peu près égale.
Son œuvre finale, son chant suprême, est cette ode prophétique sur la prochaine reddition de la Rochelle :
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête ;Prencls ta foudre, Louis! etc.
Elle éclate comme une fanfare guerrière, et elle est tout entière de l'inspiration la plus haute. Elle se termine par ce magnifique témoignage qu'il se rend à lui-même :
Lire aussi: L'Influence d'Apolline de Malherbe sur le Débat Public
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines,En vain dans les combats ont des soins diligents;Mars est comme l'Amour, ses travaux et ses peinesVeulent de jeunes gens.Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages;Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,A de quoi témoigner en ses derniers ouvragesSa première vigueur.
Il a plusieurs fois exprimé ce sentiment de juste orgueil par lequel il se séparait de la foule des poëtes et se plaçait, d'autorité, parmi les maîtres immortels.
Et, en effet, ni ces belles odes, ni quelques stances auxquelles Boileau songeait sans doute quand il disait : Les stances avec grâce apprirent à tomber ; ni certaines paraphrases des psaumes (celle notamment du psaume CXXVIIl : Sœpe expugnaverunt me), ne périront jamais ; ces morceaux de grand style conservent encore une beauté qui n'a point vieilli après plus de deux siècles, et qui par conséquent ne doit point se flétrir.
L'Épistolier et l'Homme d'État
On a remarqué avec raison que l'épistolier, dans Malherbe, complète le poëte d'une manière presque indispensable. On ne le peut apprécier qu'imparfaitement, si, par exemple, l'on n'a point sous les yeux la lettre à Balzac où il définit les droits et les devoirs de la critique, si l'on n'a pas lu surtout son mémorable éloge du cardinal de Richelieu, adressé à M. de Mentin en 1626, où on le voit appliquer son grand sens à tout autre chose qu'à peser des syllabes et s'élever aux plus hautes vues de l'histoire.
Ainsi considéré dans tout ce qu'il a produit de meilleur et d'à jamais durable, Malherbe nous apparaît digne de l'hommage de Boileau et égal à sa renommée.
« Quelque résistance que nous fassions, dit M. Désiré Nisard, par la solitude, par la lecture des chefs-d'œuvre, par la droiture et le naturel dé nos actions, au tour d'imagination de notre époque, le passager, l'éphémère nous atteignent jusque dans la retraite la plus opiniâtre; et si nous tenons assez ferme pour n'être pas arra- • chés à notre naturel, il est difficile que nous n'en soyons pas fréquemment distraits. Qu'à l'un de ces" moments-là Malherbe nous tombe sous la main, d'où vient que nous sommes si surpris de cette vivacité, de cette verdeur du sexagénaire, de ces vérités qui ont reçu leur forme dernière, de ce style .si précis, si noble, si frappant; si ce n'est de ce que Malherbe nous a rendus à notre naturel, qui est pour nous l'éternelle nouveauté? Le mérite de ces poésies est donc le même qu'au temps où, pour la première fois, elles parurent ; c'est d'être nouvelles. Nos pères y ont admiré ce que nous y admirons encore aujourd'hui : l'esprit français entrant enfin dans sa virilité, et une langue poétique conforme à sa nature et à ses destinées. »
L'Édition des Œuvres
Les œuvres poétiques sont complètes. Nous n'avons pas adopté l'ordre chronologique qui a prévalu dans quelques éditions récentes; il jette dans le recueil du poëté trop de confusion. Il nous a paru qu'il suffisait d'établir cet ordre dans chacun des genres principaux. Nous reconnaissons combien la question de iate est ici importante : aussi avons-nous soin de donner à chaque pièce la date de sa première publication, et, autant que possible, en note, la date où elle a été composée.
De plus, une table où toutes les pièces sont rangées chronologiquement permet d'embrasser l'élaboration successive de l'œuvre et rend faciles les recherches que le lecteur voudraitfaire à ce point de vue. La Vie de Malherbe par son élève et son ami Racan est placée en tête du recueil. C'est un usage traditionnel auquel peu d'éditeur^ ont manqué. Quelques légères suppressions portent sur des passages trop libres et d'ailleurs sans intérêt. Enfin, les œuvres poétiques sont suivies d'un choix des lettres les' plus remarquables, sans lesquelles on n'aurait, comme nous l'avons dit, qu'une connaissance imparfaite de l'homme et de l'écrivain.
Dans ce double élément, inégal sans doute, mais pourtant essentiel, on a tout Malherbe, tout ce qui peut servir à l'intelligence de son rôle et à la considération de son talent.
Louis MOLAND.
Tableau récapitulatif des œuvres principales de Malherbe
| Titre de l'œuvre | Date de composition | Genre |
|---|---|---|
| Les Larmes de saint Pierre | Avant 1599 | Poème religieux |
| À Du Périer, sur la mort de sa fille | 1599 | Stances |
| Prière pour le roi allant en Limousin | 1605 | Ode |
| Sur l'heureux succès du voyage de Sedan | 1606 | Ode |
| Ode sur l'attentat du 19 décembre 1605 | 1605 | Ode |
| Ode pour la prochaine reddition de La Rochelle | 1628 | Ode |
tags: #oeuvres #de #malherbe #tome #3 #analyse