Jean Bernard Truchot : Parcours et carrière au FC Sochaux

La France a représenté une exception culturelle dans le football professionnel européen des années 1930.

Alors que le championnat anglais ne recrute pratiquement que des Britanniques, que les clubs italiens ne peuvent engager que des nationaux, certes parfois nés sur les rives du Rio de la Plata, la première division française apparaît comme une sorte de mosaïque composée selon les saisons, de 20 à 35 % de footballeurs étrangers majoritairement originaires de l’Europe centrale, puis de l’Amérique du Sud, auxquels il convient d’adjoindre les footballeurs recrutés en Afrique du Nord.

Cette importation de joueurs a pour but de compenser un réservoir de talents encore limité.

Carte du football en France

Carte représentant les clubs de football en France

Raoul Diagne : Un exemple de joueur polyvalent

Ce n’est pas une première pour Diagne.

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En effet, il a commencé sa carrière internationale sept ans plus tôt, ce qui lui a laissé le temps de devenir l’une des vedettes et des attractions du championnat pour son jeu spectaculaire et sa polyvalence.

Son physique hors-norme et « le pigment de sa peau café au lait », produit du mariage entre un natif de Gorée et une Orléanaise, tout comme les fonctions de son père, député puis ministre, le distinguent de ses coéquipiers.

Diagne, qui aime aussi la vie et affiche une excentricité plus ou moins feinte - c’est notamment un gros fumeur - est donc un sujet de choix pour la presse, laquelle questionne sa qualité d’assimilé, originaire des beaux quartiers et pilier du Racing Club de Paris, et, dans une moindre mesure, de l’équipe de France.

Raoul Diagne

Raoul Diagne en compagnie de ses coéquipiers du Racing. Stade Buffalo, 1930.

Le 15 février 1931, Raoul Diagne honore sa première sélection en équipe de France de football contre la Tchécoslovaquie.

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La nouvelle passe inaperçue dans la presse sportive française.

Le joueur n’est pas distingué de ses coéquipiers mis en difficulté et battus 2 buts à 1 par les joueurs d’Europe centrale.

Il fait partie de ceux qui, selon l’ancien international Lucien Gamblin, « couraient en tous sens et tapaient dans le ballon avec le seul souci de l’éloigner de leur camp ».

De son côté Gabriel Hanot, autre ancien Bleu, retient de la prestation de Diagne, placé demi-aile gauche, que ce dernier « peu habitué à ce poste, cherche à tout ramener sur son pied droit et lance le ballon vers l’arrière adverse plutôt que vers son partenaire ».

Seule note véritablement positive, l’appréciation de Marcel Rossini pour qui « Diagne, dont c’étaient les débuts dans l’équipe tricolore, fut en tout point excellent, en ce qui concerne le côté défensif de son rôle ; dans l’attaque, il a encore maintes choses à apprendre ».

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Blaise Diagne : Une figure politique marquante

Coïncidence familiale, trois semaines plus tôt, Blaise Diagne, député du Sénégal, était devenu le premier Noir ministre de la République en se voyant confier le portefeuille de sous-secrétaire d’État aux colonies du gouvernement Laval (27 janvier 1931).

La nouvelle n’agite pas la presse.

Certes, L’Homme Libre, l’ancien quotidien de Clemenceau, voit dans la nomination de Diagne « l’année de l’Exposition coloniale » la consécration de « l’un de nos plus anciens représentants coloniaux, l’un des plus avisés parmi les membres du Parlement et le représentant le plus qualifié de nos représentants d’outre-mer ».

Autant de « fières réponses à ceux qui, au-dehors, ont contesté avec mauvaise foi l’unité indissoluble de la plus Grande France ! ».

À gauche, c’est la combinaison politicienne que l’on dénonce à travers l’entrée au gouvernement de Diagne, « qui a l’habitude de trahir ses idées et ses amis », même si « cela fera frémir les Yankees, pourchasseurs des hommes de couleur ».

Toutefois, ce n’est pas le Noir que l’on aurait choisi en Diagne, ce serait plutôt le franc-maçon.

Avec lui, dans un ministère conservateur, le « Grand Orient de France dirigera aux côtés de représentants des Jésuites et des Oratoriens dans les conseils du gouvernement ».

L'impact de la couleur de peau

Est-ce à dire que l’entrée de ce que l’on appelait pas encore les « minorités visibles » dans un gouvernement de la Troisième République et en équipe de France de football resta inobservée ?

Dans l’immédiat, oui.

En revanche, sur la durée, du court passage de Blaise Diagne au ministère (un peu plus d’un an) à la longue carrière amateur et professionnel de footballeur de son fils (1926-1949), la couleur de peau constitue un facteur d’appréciation important, mais le plus souvent associé à d’autres.

Ainsi, dès le 31 janvier, Pierre Laine se risque dans Le Populaire, l’organe de la SFIO, à une « plaisanterie » sur la couleur de peau de Diagne père qui, au milieu de ministres nouvellement nommés « ne se retiennent pas de joie », « est devenu gris-souris ».

L’allusion racialiste est alors utilisée à gauche pour discréditer l’adversaire.

Les attaques ad hominem sont encore plus violentes dans L’Humanité contre « l’odieux Diagne, traître à sa race » que l’on assimile à un négrier défendant le travail forcé en A.É.F.

Un ton que l’on ne retrouve pas dans L’Action française qui, contre ses préventions à l’égard de toute forme d’assimilation, avait souligné le rôle de Diagne dans la défense de la politique coloniale française devant l’Organisation internationale du travail en juin 1930 : « Monsieur Diagne, député du Sénégal, défendait, dans cette rencontre, l’intérêt français.

Il s’est conduit courageusement.

Les défis d'être le fils d'un ministre

Son fils souffrit-il de ces attaques ?

Il eut en tout cas à se justifier d’une filiation qui l’aurait favorisé ou, au contraire, d’un père trop autoritaire.

Après avoir cloué au pilori le ministre, en rappelant la couleur de sa peau, L’Humanité poursuivit un temps de sa vindicte le footballeur.

Ainsi, le compte rendu du match annuel Arsenal-Racing Club de Paris paru dans le quotidien en novembre 1931 insinue : « Nous notons l’incapacité notoire de la ligne d’avant et en particulier l’aile gauche qui est tenue par Diagne (fils de son père, l’ancien sous-secrétaire des colonies).

Sans doute est-ce par son nom qu’il doit de figurer dans l’équipe du Racing.

Les soupçons de favoritisme sont toutefois peu évoqués pour envisager la relation père-fils.

Il n’en reste pas moins que, dès ses premières performances en athlétisme au championnat scolaire d’athlétisme, il est reconnu comme le « fils du député du Sénégal bien connu dans le monde politique ».

En 1936, deux ans après la mort de ce dernier, et alors que sa carrière est désormais bien lancée, le Miroir des sports rappelle que Raoul Diagne est « le fils du défunt député du Sénégal et ancien sous-secrétaire d’État M. Diagne ».

Toutefois, lorsqu’elle est évoquée plus en détail, la filiation renvoie plutôt aux réserves supposées, voire à l’hostilité nourrie par le député et sous-secrétaire d’État à l’égard de la carrière embrassée par son fils.

En janvier 1931, L’Auto a recueilli des dénégations ambiguës de la part du député.

Rappelant qu’il est lui-même escrimeur et que « le sport est indispensable dans l’éducation », Blaise Diagne affirme : « Je n’ai jamais eu l’idée d’interdire à mon fils la pratique des sports.

Il n’en désire pas moins l’emmener avec lui à Dakar où « il pourra jouer au football autant qu’il en aura envie ».

Sans doute le fait que Raoul, pourtant inscrit dans les meilleurs établissements secondaires parisiens, n’ait jamais passé son premier baccalauréat latin-langues, mais seulement ce qu’il appelle ironiquement son « baccalauréat sport » et ait dû se contenter d’un travail d’employé de banque avant de passer professionnel, n’a pas satisfait les ambitions nourries par le père pour son fils.

Blaise Diagne ne l’emmène pas moins « dans une tournée gouvernementale et électorale, là-bas en A.O.F.

Aussi, le « Racing doit se passer de ses services jusqu’à la fin de la saison, car Diagne part en compagnie de son père, au Sénégal, jusqu’à la fin du mois de juin.

D’abord remarqué en 1929 comme athlète au concours de saut en hauteur des championnats scolaires de Paris, il joue au football dans les rangs amateurs du Stade Français depuis 1926 (il a alors 16 ans), puis du Racing Club de France.

La presse s’interroge toutefois sur sa capacité à devenir un bon joueur.

Selon Le Miroir des sports en décembre 1930 : « Diagne qui est un bon sauteur en hauteur, n’est pas encore un bon footballeur.

Il a des moyens naturels, une détente à la Andrade, mais il a tout à apprendre de la tactique et même de la technique du sport de ballon rond.

Si nous étions à sa place, nous irions trouver Peter Farmer, le nouvel entraîneur du Racing, et nous lui dirions : “Voulez-vous m’apprendre à jouer au football” ? ».

Même son de cloche de la part du journaliste praguois Josef Laufer qui voit « en Diagne un second Andrade s’il tombe entre les mains d’un bon professionnel de football ».

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