La Compétition Scientifique et Technologique pendant la Guerre Froide: Une Histoire Complexe

La guerre froide, période de tensions géopolitiques entre 1947 et 1991, a été marquée par une intense compétition entre les États-Unis et l'Union Soviétique. Cette rivalité ne s'est pas limitée aux domaines militaire et politique, mais s'est également étendue aux sphères scientifiques et technologiques. Les historiens s’intéressent beaucoup aux contacts artistiques et littéraires entre l’Est et l’Ouest, parce qu’ils sont plus nombreux, plus faciles à comprendre, et que leurs acteurs explicitent leurs motivations, leurs objectifs, leurs arrières-pensées. Mais les contacts scientifiques à proprement parler sont dans l’ensemble méconnus, peu compris, et englobés dans les « échanges techniques ».

La dimension culturelle est ici clé, puisqu’il faut convaincre l’autre du bien-fondé de ses positions. La guerre froide est donc aussi une guerre culturelle et d’information. Chacun veut incarner le « monde libre » et dénonce agressivement le modèle adverse. En résulte une opposition Est/Ouest qui, si elle n’est pas complètement fausse, reste plutôt caricaturale.

La course à l'espace, c'est quoi ?

Le cinéma hollywoodien a ancré dans notre imaginaire la compétition acharnée que se sont livrés l’URSS et les États-Unis pour remporter la conquête de l’espace dans le contexte de la guerre froide. Lancement du Spoutnik en 1957, vol du premier homme dans l’espace, le Russe Gagarine, et réplique des États-Unis avec le débarquement sur la Lune en 1969, telles sont les grandes dates d’une intense compétition qui dura jusqu’en 1972.

Spoutnik 1

Spoutnik 1, le premier satellite artificiel.

Les Sciences au Cœur de la Compétition

Toutes les disciplines sont représentées y compris les plus sensibles : mathématiques, biochimie, médecine, agronomie, neurosciences, physique nucléaire, exploration spatiale, calculs informatiques... Durant cette période, les communautés scientifiques des deux blocs entretenaient pourtant des relations d’échange et même de coopération. Elles furent particulièrement intenses en France pour des raisons politiques et pragmatiques.

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Le Rôle des Mathématiques

Pourquoi les mathématiques? Les mathématiques sont devenues dans la deuxième moitié du XXe siècle une clef de compréhension du monde, incontournables, comme le latin avait pu l’être dans les siècles précédents.

Dans le domaine des sciences humaines, c’est le mouvement de la prospective autour de Gaston Berger et André Gros, dans le domaine scientifique pur c’est le champ de la «recherche opérationnelle» qui «consiste dans l’application des méthodes de la recherche scientifique à l’analyse des problèmes et à la réalisation des choix», notamment par la modélisation, les probabilités, la théorie des jeux. Les mathématiques pourraient «accroître la part de rationalité dans la conduite des affaires de la cité», sans «rendre vaine la fonction d’arbitrage entre des intérêts rivaux, la tâche de prévention et d’apaisement des tensions sociales».

Science-fiction et Cybernétique

On constate d’ailleurs que la société n’est pas imperméable à ces évolutions majeures dans le domaine de la science. On peut prendre l’exemple de la science-fiction (Barjavel en France), où on trouve les thèmes récurrents du catastrophisme. La cybernétique et le rêve de l’ordinateur omniscient, mieux capable que les humains de prendre les décisions, se retrouve dans les œuvres d’Asimov, et jusque dans des séries télévisées, comme dans Chapeau melon et bottes de cuir.

La Course à l'Espace : Un Accident Historique

La course à l’espace n’était pas inévitable. Elle ne s’inscrivait pas dans une progression logique des sciences et des techniques, si tant est qu’une telle progression existe… Elle constitue un accident, une anomalie historique, fruit de la rencontre entre une capacité technique émergente et un contexte politique exceptionnel.

La capacité technique était le résultat du développement de missiles à longue portée, entrepris après la fin de la seconde guerre mondiale par l’Union soviétique et les États-Unis. En URSS, la réalisation du missile R-7, sous la direction de Sergueï Korolev, bénéficia de tout l’appui possible, au même titre que la construction, en parallèle, des premières bombes thermonucléaires.

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Le succès du premier vol du R-7, le 19 août 1957, constituait une révolution stratégique : il ouvrait toute grande la porte du cosmos car une fusée intercontinentale possède les performances nécessaires pour placer un satellite en orbite autour de la Terre… Encore fallait-il s’engouffrer dans cette porte.

Les Deux Grands : Rivalité et Influence

À partir de 1945, Les États-Unis et l'URSS sont deux superpuissances rivales qui exercent une influence à l'échelle mondiale. Cette situation pousse les autres États à prendre parti pour l'un ou l'autre, jusqu'à former deux blocs opposés.

Les deux Grands exportent leurs principes politico‑économiques dans les pays alliés. Les pays du bloc de l'Ouest sont des démocraties libérales, tandis que le modèle communiste sʼimpose dans le bloc de l'Est.

Carte de la Guerre Froide

Carte des blocs pendant la Guerre Froide.

L'Europe de l'Ouest entre dans l'alliance américaine, liée aux États‑Unis par le plan Marshall et l'OTAN. Les plus proches alliés de l'URSS en Asie et en Europe centrale sont appelés États satellites. Certains États adoptent un modèle communiste à l'issue de révolutions, comme Cuba dirigée par Fidel Castro à partir de 1959. En 1948, la Yougoslavie de Tito rompt avec l'URSS, revendiquant son autonomie.

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La Guerre Culturelle et d'Information

Pour comprendre l’importance de la culture dans l’affrontement Est-Ouest, il faut avoir en tête que la guerre froide est marquée par la concurrence de deux idéologies. D’après l’historien Stanislas Jeannesson (La Guerre froide, 2002), cette opposition joue un rôle « à la fois moteur et justificateur ». Elle va rythmer le conflit sur toute sa longueur.

Le soft power, défini par le géopolitologue américain Joseph Nye comme « l’habileté à séduire et à attirer », va jouer un rôle majeur. Cette opposition passe évidemment par la propagande.

Un bon exemple de la dimension quotidienne de cette culture de guerre froide est la diffusion de marques comme Coca-Cola ou de produits comme le blue jean ou le chewing-gum en Europe à la suite du Plan Marshall. En 1972, l’Américain Bobby Fischer bat le Russe Boris Spassky, mettant fin à l’hégémonie soviétique sur les compétitions internationales d’échecs. Le « match du siècle » revêt une dimension politique.

La Diffusion des Idéologies

Au sein du bloc de l’Est, l’essentiel des produits culturels et des médias occidentaux se diffuse de façon très contrôlée et informelle. Il existe de nombreuses radios clandestines, comme « Voice of America » ou « Free Europe ». Des produits culturels circulent via le marché noir.

À l’Ouest, de nombreux intellectuels et hommes de lettres s’engagent pour le communisme ou du moins contre le capitalisme et l’américanisme. On peut prendre l’exemple du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), un parti politique éphémère des années 1940. La diffusion de livres venus de l’Est et dénonçant les vices et les crimes du régime soviétique joue un rôle clé dans l’idéologie anticommuniste occidentale. On peut citer L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Le Cinéma et la Propagande

En tant que média de masse, le cinéma joue un rôle prépondérant. Il permet la mise en scène des différents modèles et donc d’en promouvoir certains ou d’en déprécier d’autres. Dans le bloc atlantiste, la guerre froide est omniprésente. On peut prendre l’exemple des nombreux James Bond (Bons baisers de Russie, en 1963), mettant en scène les communistes comme les méchants du film, ou encore Rocky IV de Sylvester Stallone (1985). Le héros s’oppose à Ivan Drago, un combattant venu d’URSS et incarnant la froideur et l’inhumanité de l’URSS.

Aux États-Unis, on produit non seulement des films dénonçant l’Est, mais on lutte aussi contre les communistes présents dans l’industrie du cinéma. Sous le maccarthysme, une liste noire à Hollywood circule.

La Radio : Une Arme d'Information

Lénine parlait de la radio comme du « journal sans papier ni frontières ». Dès 1946, la BBC lance un programme quotidien d’une heure en russe. Elle propose des bulletins d’information et des leçons d’anglais. En 1947, en parallèle de la Doctrine Truman, la radio « Voice of America » lance des émissions russophones et bénéficie de crédits considérables. Elle se fait le relais d’un anticommunisme particulièrement virulent sous l’ère maccarthyste.

L’URSS cherche aussi à lancer ses propres radios à l’international. On peut citer Radio Moscou, tournée vers l’international dès 1929. Des services en langue anglaise et même en français sont développés pendant la Seconde Guerre mondiale. En réalité, cette radio n’a qu’un impact très réduit.

Le Spectacle Vivant et la Musique

Les Soviétiques sont particulièrement présents dans le domaine du spectacle vivant. Les Tournées des Chœurs de l’Armée Rouge attirent des milliers d’Occidentaux. Fondés en 1928, ces groupes censés appuyer l’armée deviennent la vitrine du soviétisme triomphant. Ils voyagent dans l’Ouest en apportant le drapeau, l’étoile rouge, la faucille et le marteau. Les symboles de la Révolution se diffusent.

Pour les Américains, la musique en tant qu’art populaire joue un rôle clé dans le soft power. Le jazz et le rock envahissent l’Europe entière et menacent de subvertir la jeunesse socialiste. Les radios diffusent des chansons en anglais. Cela permet par exemple à la Beatlesmania de gagner l’Est.

Technopolitique : L'Interaction entre Technique et Politique

Afin de comprendre comment les pratiques de pouvoir fonctionnent dans ces systèmes sociotechniques - comment certains acteurs augmentent leur pouvoir au moyen de connaissances techniques, et en quoi consiste ce pouvoir -, nous devons simultanément comprendre les dimensions culturelles, institutionnelles et techniques de ces connaissances et de ces pratiques. Le pouvoir, dans un tel système, résulte de l’interaction entre ces trois dimensions. De façon à exprimer la nature hybride de ce pouvoir, nous allons utiliser le terme de « technopolitique ».

Nous définissons la technopolitique comme une pratique stratégique qui consiste à créer et à utiliser une technique pour promouvoir un but politique. Une telle pratique n’est pas une politique au sens classique du terme, puisqu’elle a une forme matérielle qui est essentielle à son succès. De même, il ne suffit pas de dire que sa forme matérielle n’est qu’une « construction politique ».

La Course aux Armements : Technique vs Politique

Les experts qui étudient la course aux armements ont longtemps débattu pour savoir si, dans l’escalade qu’elle implique, la technique précède la politique ou vice versa. La course aux armements était-elle causée par des impératifs technologiques et/ou militaires ?

Entre 1940 et 1996, les États-Unis ont dépensé 5,8 trillions de dollars pour développer les systèmes techniques nécessités par leur arsenal nucléaire : depuis des missiles et des sous-marins jusqu’à des ordinateurs et des satellites de communication. Face à l’opinion, ces dépenses étaient justifiées par l’argument que l’arsenal garantissait la sécurité, non seulement des États-Unis, mais aussi de l’Europe et même du monde, en dissuadant l’URSS d’utiliser son propre arsenal.

Aux États-Unis, d’autres facteurs étaient par exemple les rivalités entre les différents services militaires, l’enthousiasme technologique, les intérêts et habitudes du complexe militaro-académico-industriel et le prestige national. Ces forces, non seulement guidaient les prises de décisions au sujet du nombre et du type d’armes qu’il fallait construire, mais influençaient aussi la conception de ces armes et de leurs systèmes de tir - et cela parfois de façon surprenante.

Pendant les années 1950, les États-Unis construisirent le premier système informatique de défense continental aérien, appelé SAGE (Semi-Automatic Ground Environment). Une étude détaillée de ce cas révèle que le projet ne répondait pas sans équivoque à un impératif technologique, mais résultait d’un choix plus difficile et plus complexe.

Loin d’avoir été assurée par un progrès technologique naturel, la décision de poursuivre le projet SAGE - le système informatique de défense aérienne - représentait donc un choix technologique, politique et idéologique complexe. Parmi les ramifications de ce choix se trouve la conclusion d’un contrat pour la construction de 46 ordinateurs immenses avec IBM - contrat qui joua un rôle décisif dans la domination d’IBM sur le marché informatique mondial des années 1960.

Les luttes idéologiques qui dominaient la guerre froide, de concert avec de plus anciennes croyances au sujet du développement industriel, sont parvenues à masquer la dimension politique de ce choix technologique.

La Technopolitique Soviétique

David Holloway a décrit la façon dont ces considérations politiques guidèrent le développement de l’armement soviétique. Staline donna la priorité au développement d’armes nucléaires dès qu’il eut compris les implications militaires des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. L’obsession stalinienne de l’inévitabilité d’un conflit entre socialisme et capitalisme isola les scientifiques et les ingénieurs soviétiques, qui conçurent des armes nucléaires de manière largement indépendante du reste de la communauté scientifique.

Dès le milieu des années 1940, une petite industrie informatique indigène s’était développée en URSS. Cependant, tout au long de la guerre froide, la production et l’utilisation d’ordinateurs étaient en retard comparées à celles des États-Unis, de l’Europe et du Japon. La technopolitique a joué un rôle décisif dans cet état de fait.

Ce repositionnement peut changer la façon dont une tâche est comprise, organisée et accomplie - et cela à tous les niveaux, depuis celui de l’individu jusqu’à celui de l’institution. C’était particulièrement important au début de la guerre froide, lorsque les capacités et les limites des ordinateurs digitaux étaient encore mal connues ou restaient encore théoriques.

Une des raisons de ce choix était que les États-Unis cherchaient à créer des systèmes d’armes de haute technologie qui leur permettraient de réduire le nombre d’hommes mobilisés en temps de paix, un élément crucial de leur politique intérieure, alors que l’Union soviétique ne s’était pas imposé une telle contrainte.

Durant les années 1950, une campagne bruyante et étendue fut menée contre la cybernétique au sein des services militaires. Cette campagne anti-cybernétique força les ingénieurs informatiques à réduire le champ apparent d’application des ordinateurs pendant les années 1950, retardant leur introduction et limitant sévèrement leur rôle.

Alors que, dès la fin des années 1940, les ingénieurs nucléaires américains avaient adopté l’ordinateur digital, de 1949 à 1953, les ingénieurs soviétiques accomplirent tous les calculs ayant trait à la première bombe thermonucléaire au moyen de calculatrices à main - et d’un grand nombre d’ordinateurs humains.

Pays Dépenses estimées pour l'arsenal nucléaire (1940-1996)
États-Unis 5,8 trillions de dollars
URSS Données non disponibles mais considérables

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