Cette analyse constitue la dernière étape dans l’explication des mobilisations de supporters. Dans cet ouvrage, il est essentiel d'explorer les violences supporteristes pour plusieurs raisons.
D'une part, les comportements déviants marquent le monde des tribunes et sont un des aspects des mobilisations dans les stades de football : on ne peut en aucun cas prétendre comprendre la passion du football sans se pencher sur ce qu’elle a apparemment de plus déraisonnable.D'autre part, le recours à la violence représente un déterminant possible des engagements dans le militantisme sportif, c’est-à-dire qu’il appartient au domaine des significations des partisaneries.Enfin, on sait que les débordements dans et autour des stades concernent principalement de jeunes passionnés. Occulter les « violences » reviendrait par conséquent à passer à côté d’une partie des dimensions futures du supporterisme, à côté de populations qui portent les traces de changements voire les stigmates de « dysfonctionnements sociaux ».
On ne peut donc pas prétendre comprendre la popularité du spectacle sportif sans en interroger les continents noirs, même à l’aide de « petites histoires ». Henri Mendras n’en a-t-il pas souligné la portée heuristique ?
Les violences dans et autour des stades représentent plus que jamais un objet difficile à traiter. La faute en incombe aux débats récurrents et partiellement fantasmés à propos de l’insécurité, de l’augmentation exponentielle des actes de délinquances, de l’explosion des normes comportementales, de l’omniprésence de la criminalité. J’en passe. Voilà une situation bien embarrassante car peut-on dire que chacun comprend mieux la société en ce qu’elle contient de menaçant pour l’ordre public depuis que se développent ces avant-goûts d’eschatologie ? Je ne le crois pas et Laurent Mucchielli a sans doute raison de souligner qu’ils menacent l’idée même de prévention.
Et ce qui s’applique peut-être aux violences urbaines concerne sans doute les débordements des supporters de football. Sans vouloir les minimiser, on peut dire que l’emprise médiatique influence notablement les manières communes de concevoir les comportements des supporters. Car que dit-elle sinon qu’ils sont bons ou mauvais, festifs ou belliqueux, exaltés ou extrémistes ? Cette tendance à la simplification s’accentue encore si l’exercice de l’explication se fonde sur de fausses abstractions, sur des réifications forcées, etc.
Lire aussi: Responsabilités des arbitres en Premier League
La médiatisation du football dégage certainement de nombreuses ressources financières, elle s’appuie certes sur une popularité qu’elle consolide en retour mais elle joue aussi le rôle d’une caisse de résonance qui amplifie les faits et gestes de l’ensemble des acteurs du spectacle sportif. Elle participerait même, insidieusement, à la catégorisation du peuple des tribunes et ce faisant à ses dimensions sociales. Sans doute faut-il y voir la raison essentielle qui pousse certains à ne pas vouloir traiter dans un même élan de l’ensemble des partisans, de leurs expressions, de leurs activités. Une sociologie du spectacle footballistique n’intégrant pas ses audiences et ses violences mentirait à son nom. Mais il y a plus.
L’étiologie des violences des supporters ne peut procéder que d’enquêtes de terrain. Mais que seraient-elles sans l’apport de travaux d’une autre nature ? On sait aujourd’hui que la violence des supporters a donné lieu à des interprétations distinctes de la part de spécialistes reconnus en ce domaine.
Certains y voient une manifestation des violences urbaines, une crise du modèle républicain, un refus brutal des institutions que l’on ne veut plus respecter. Pour d’autres, les comportements agressifs des supporters s’expliquent à partir des caractéristiques du spectacle sportif moderne : culte de la performance, compétitions tronquées qui déséquilibrent un code ludomoteur fondé sur l’égalité des forces, montée de la violence à l’intérieur du jeu. Pour ces derniers, les supporters, une fois pris au jeu du spectacle de masse, perdent toutes leurs références sociales et agissent sans contrôle ; ils sont des bêtes féroces et se déchaînent dès que l’évolution d’une rencontre les y autorise.
Enfin, quelques intellectuels voient dans la « rage de paraître » incluse dans les comportements des plus jeunes le facteur déterminant des conduites agressives : le supporter ne perd pas sa conscience au contact de la pratique supporteriste, elle lui procure ce que la quotidienneté ne serait plus en mesure d’apporter. De ce point de vue et eu égard aux éléments avancés au cours de la première partie, il faut bien reconnaître que l’essai de contextualisation décrivant un affaiblissement des formes traditionnelles d’attachement social n’est pas très éloigné d’une vision anthropologique dont Alain Ehrenberg est le principal représentant.
Cet essai résistera-t-il aux données empiriques, à la parole des autonomes, au réel vu depuis le réel ? Le lecteur a pu se rendre compte de la portée, limitée, de l’hypothèse d’une « crise du liant social » pour rendre compte des engagements individuels dans le supporterisme. En sera-t-il autant pour ce qui concerne les partisaneries débordantes ?
Lire aussi: Adhérence et Vitesse : Boyaux Schwalbe Racing Ralph
Bien que les interprétations globalisantes puissent être vérifiées, elles me paraissent trop globalisantes pour rendre rigoureusement compte des violences des supporters et des mobilisations supporteristes en général. Il fallait pourtant les connaître. Premièrement car ces travaux ont inspiré mes hypothèses de travail, deuxièmement puisqu’il faut toujours replacer une production dans son époque, troisièmement parce que le thème du spectacle sportif est insuffisamment traité.
On peut néanmoins avancer, sans acrimonie, que l’analyse perd beaucoup à considérer aveuglément deux catégories d’explications : celles qui se signalent d’abord par une agitation révolutionnaire paralysante, et celles qui « confondent la représentation de l’objet avec l’objet ». Aux dires de Dan Sperber, voilà un piège que tendraient souvent les interprétations anthropologiques. Mais il ne s’agit pas de refaire ici l’histoire des interprétations attachées exclusivement aux débordements de supporters qu’elles soient officielles, académiques, idéologiques ou « enchanteresses ».
D’autres s’y sont essayés et j’en conseille la lecture bien que leurs auteurs aient rarement pris conscience, clairement, de l’inscription de leurs travaux dans le champ plus général de la sociologie de la déviance. Et si s’en nourrir demande un investissement supérieur à celui que réserve la consultation des travaux uniquement liés au thème des violences de supporters, s’en détacher comporte un risque majeur. Il est triple : soit le chercheur sombre dans la critique radicale ou la vision globalisante, soit il exploite des résultats que leurs auteurs présentent malheureusement comme novateurs, et dans tous les cas il ne réalise même pas qu’existe une histoire des théories sociologiques de la déviance.
Pourtant, le simple fait de la connaître permet de faire l’économie de très nombreuses - et répétitives - études relatives aux débordements dans les stades accomplies jusqu’à ce jour. Comment peut-on étudier les violences sans fréquenter les tribunes des stades ? Comment peut-on espérer apprendre quoi que ce soit sans rencontrer les acteurs du spectacle des tribunes ? Le public des stades peut sans doute être comparé à « une société anonyme à durée limitée », mais une immersion dans le monde des supporters autonomes permet au chercheur de rencontrer des partisans à visage découvert.
C’est ce que j’ai fait en me mêlant aux populations des supporters de type ultra dans la stade Bollaert. J’aurais souhaité reproduire la perspective comparative et examiner le cas des Dogues Virage Est du LOSC. Pourtant, des faits m’ont commandé d’agir rapidement et donc de délaisser le cas des autonomes loscistes. Cette partie du travail a été financée par l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure, et repose sur la production d’un rapport de recherches alors effectué au cours d’une période de dix mois.
Lire aussi: HRM2 : Accumuler des étoiles facilement
Aussi, compte tenu d’une telle contrainte, il était impossible d’expliquer les violences à partir de deux publics différents (deux fois plus de données à dépouiller, deux fois plus de supporters à interroger...). Et si je n’ai pas entrepris d’aborder par la suite le cas des Dogues Virage Est, c’est surtout parce que je n’avais plus la possibilité de profiter de certaines banques de données. Spécialement celles dont l’accès est interdit à toute personne non recommandée par le ministère de l’Intérieur.
J’ai donc observé ces supporters qualifiés d’ultras, j’ai participé à de nombreux déplacements, j’ai tenu compte de leur discours afin de comprendre pourquoi certains d’entre eux se livrent à des comportements violents, en certaines occasions, ou l’utilisent comme moyen de distinction, et d’autres pas. Cette partie de l’ouvrage ne s’appuie toutefois pas uniquement sur l’étude des comportements des supporters autonomes. Comme on ne doit pas expliquer l’engouement des supporters à partir d’une seule orientation, comme on ne peut pas non plus faire de la vétusté des infrastructures sportives l’unique facteur de développement des comportements violents, on ne peut pas comprendre les violences en faisant l’économie d’autres hypothèses.
Il faut au moins prendre en compte les acteurs disposés dans les stades pour empêcher que les violences entre supporters ne se déclarent, ou débordent jusqu’à menacer l’ordre public. Qu’il s’agisse des agents de la Police Urbaine ou des agents des Compagnies Républicaines de Sécurité, le monde du spectacle footballistique est indissociable de la présence policière parce que les pouvoirs publics considèrent que les violences en font invariablement partie. Ils surveillent, interviennent et punissent.
Peut-on considérer que ces acteurs influencent négativement les conduites de supporters autonomes ? Favorisent-ils l’organisation de ces partisans comme les prisons peuvent rendre les détenus solidaires et le personnel d’encadrement plus sensibles aux conditions de détention ? Parce qu’elles partagent l’espace des stades avec les supporters, les forces de l’ordre doivent être considérées comme formant un déterminant possible des violences.
La méthode de travail est donc simple. J’ai tout d’abord cherché à identifier les causes de la déviance dans le supporterisme à partir des interactions entre les différents acteurs du spectacle footballistique. J’ai ensuite mis en œuvre une démarche compréhensive selon laquelle le chercheur sollicite et interprète les discours des personnes concernées par le phénomène à étudier : on doit donc commencer par distinguer deux catégories de facteurs responsables des violences lors des matchs de football. D’un côté on retrouverait des causes liées au mouvement des supporters autonomes, de l’autre un ensemble de déterminants exogènes. Il y aurait ainsi un partage des responsabilités ; cela revient à penser que l’adoption d’un préjugé comme point de départ à une étude ne la catapulte pas nécessairement en dehors de la neutralité.
Chacun perçoit donc la sensibilité théorique de ce travail. Si le simple fait d’en posséder une « permet de se prémunir contre le risque de ne rien voir, de ne rien recueillir qui soit théorisable, alors le choix général de l’individualisme méthodologique et plus précisément de la sociologie de l’action peut s’avérer fort judicieux ; surtout si le chercheur intègre d’autres perspectives dans son protocole de travail. Mais quelles sont-elles et quels en sont les principes de base ?
Tout d’abord, il ne sera jamais ici question de statistique morale rendant au contexte social le rôle de déterminant des comportements déviants ; l’essai de contextualisation et ses imperfections suffisent. Je ne m’inscris pas non plus dans un déterminisme biologique comme celui de « l’école italienne ». Ensuite, pour reprendre le propos d’Albert Ogien synthétisant un apport commun des travaux sociologiques sur la déviance, je crois aussi que l’organisation de la vie en société l’engendre et l’appelle.
Très classiquement, j’envisage les débordements dans les stades comme :
- Un ensemble d’actions accomplies par des acteurs aux rationalités variées et parfois mêlées (instrumentale, axiologique, affective, traditionnelle).
- La manifestation d’activités d’une autre nature ou pas et menées par autrui (les supporters adverses, les supporters d’un même club mais d’un groupe différent, les forces de l’ordre).
- L’illustration de l’influence écologique proche (le collectif ou groupe d’appartenance et/ou groupe de référence de l’auteur des violences).
- La conséquence d’un parcours (on parlera alors de modèle séquentiel de la violence) et des activités parmi d’autres qui ne sont pas toutes à ranger dans la catégorie de la déviance.
Voilà pourquoi j’ai analysé les « violences » à partir de caractéristiques relatives à ceux qui sont en interactions avec leurs auteurs lorsqu’ils passent à l’acte, voilà pourquoi j’ai examiné la violence du point de vue de ceux qui en sont les auteurs. Voilà pourquoi enfin je n’ai pas placé les caractéristiques sociologiques, économiques et culturelles de la ville de Lens au centre de mes préoccupations.
Depuis quelques années déjà, la majorité des clubs professionnels français s’est dotée d’une organisation privée ayant en charge la sécurité dans le stade. On remarque ainsi, au bas des tribunes ou autour du terrain par exemple, des agents de sécurité ainsi que des maîtres-chien. L’ensemble constitue un service d’ordre relativement imposant et plus ou moins discret d’un club à l’autre. En outre, et les données issues des consultations d’archives le démontrent, les forces de l’ordre sont de plus en plus utilisées.
Par conséquent, on observe un recul des conduites violentes à l’intérieur des stades. Si on ajoute la mise en service des techniques de vidéo-surveillance dans toutes les tribunes, on comprend aisément que l’ensemble des consommateurs de spectacle footballistique n’ont pas un avis univoque quant à la signification de la présence policière. Tandis que certains considèrent les forces de l’ordre comme un mal nécessaire ou un élément rassurant, quelques uns les dénoncent.
Ils y voient un encadrement du public freinant toutes les ardeurs y compris les conduites créatives :
« Mais on va où là ? On va où ? On peut pas se déplacer pour aller suivre notre équipe sans qu’il y ait un car de flics, des RG ou je sais pas quoi. Je me souviens de notre déplacement à Auxerre, on n’avait rien à gagner, nous on y va, on était quand même pas mal, on était prêt pour s’amuser. On voyait bien qu’on nous suivait, y avait des mecs des RG jusque quand on s’arrêtait sur les aires d’autoroutes. Qu’est-ce que tu veux qu’on foute dans des trucs comme ça, je sais pas, y a rien et ben y avait ces mecs quand même. On se disait que si y en a là à cet endroit là et tout, ils pourraient suivre partout quand ils voulaient, tout le temps peut... »
Renforcement de la sécurité dans les stades de football : les tickets seront bientôt nominatifs
tags: #arbitrage #ASM #Racing #Encore #Vole #définition