Sous les radars, à Namur, Charleroi ou Bruxelles, les membres du mouvement Nation recrutent et s’organisent. Entre actions violentes et discours xénophobes, ils ont une mission : s’imposer dans la sphère politique belge et avancer masqués jusqu’aux élections de 2029. Une immersion au cœur d’une extrême droite en quête de respectabilité. Sans compromis.
« On a été suivis, il y a des rouges à la gare », dit Jason, d’un air pince-sans-rire. Les trois nouvelles recrues interrogent les alentours, perdues. Elles scrutent la mauvaise blague. Jusqu’au pschitt : « Je déconne. Allez, suivez-nous. Pas trop proche, hein. » Le lieu de rendez-vous doit rester secret pour éviter les infiltrés et les antifascistes.
La mâchoire crispée, Jason scrute les néophytes de son seul œil. Son second est en verre et lui donne un charisme glaçant, qui masque à peine une certaine instabilité, ponctuée par des pics d’énergie soudains et de longues tirades qui se terminent souvent par des râles d’énervement.
Il est l’heure de se mettre en route. Il reste 30 minutes de petits chemins avant de rejoindre les autres. Le véritable point de rendez-vous se trouve dans l’arrière-salle d’un café banal, place Saint-Roch à Châtelet. Cette commune du Hainaut, à quelques kilomètres du centre de Charleroi, fut une ville martyre lors des deux guerres mondiales, aux mains des Allemands à deux reprises.
De larges fresques de soldats belges tapissent les murs du bistrot, en hommage à la résistance des Châtelettains. Jason et les autres y trouvent un tout autre sens : « Tu vois ces soldats ? Ce n’étaient pas des faibles, eux. C’est la 28e division SS “Wallonie”. De vrais durs qui défendaient les leurs. Faut les respecter. Ce sont des exemples. »
Lire aussi: Pro League Belge: Détails
Membres de la division SS Wallonie
Le Néonazisme au Cœur du Mouvement
S’il y avait encore des doutes sur le caractère néonazi du mouvement Nation, ils se sont volatilisés une fois passée la porte de l’arrière-salle du café. Derrière la pancarte « privé », une vingtaine de militants se saluent, heureux de tous se retrouver. Crânes rasés, croix gammées ou celtiques dans le cou, symboles SS tatoués sur les bras, tee-shirts à l’effigie du IIIe Reich… Une fresque bien différente du discours officiel du parti.
La promesse nationaliste laisse place à un plan d’action oppressif de suprémacistes blancs. Aucune trace des sensibilités écologiques du programme électoral, ni des distributions de plats chauds aux sans-abri vantés par le parti sur son site officiel. Mais l’autre moitié de la salle contraste avec ces militants au style tranché. On y retrouve des mères de famille en habits du quotidien, souriantes et aimables, des mineurs en sweat qui fument leurs premières cigarettes ou encore quelques personnes âgées, des grands-pères, des grands-mères. La réunion va commencer.
Tout le monde s’installe en silence, bière à la main. C’est Hervé Van Laethem qui ouvre le bal. Ancien sous-officier des Forces armées belges, fondateur et ex-président de Nation, il est impliqué corps et âme dans divers groupes politiques d’extrême droite depuis des décennies. Avant d’entamer son long monologue d’introduction, Hervé Van Laethem remet ses petites lunettes rondes en place sur son visage frêle. Malgré sa taille fine et sa voix fluette, l’homme occupe tout l’espace de la pièce. Il capte l’attention et impose le respect.
« Nation est là depuis 25 ans. Nous avons eu des hauts comme des bas, mais nous avons survécu à tout. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas qu’un simple parti politique. Nous sommes des militants. Nous sommes forts. L’usage de la violence pour survivre ne nous fait pas peur. Notre objectif est de changer le monde. Éduquer. Informer. Cogner si nécessaire. »
Lire aussi: Bières Belges Sans Alcool
L’audience rigole, se tape l’épaule en pensant à ses faits d’armes : à la fois où l’un a « éteint la lumière » à un antifasciste lors d’une manifestation ou lorsque, en 2015, six d’entre eux avaient roué de coups un immigré polonais dans la rue.
« Nous sommes des Blancs qui ne baissent pas les yeux », clame l’un des militants au milieu de la réunion.
Hervé Van Laethem rigole, bien d’accord avec son compère, puis reprend : « Les choses bougent partout en Europe et dans le monde. C’est le moment de rester fort. De recruter ! Nous devons joindre cette énergie, cette opportunité, et lutter contre les gauchistes et le système tout entier. Ce sont des complices de l’immigration, du grand remplacement et de tous les meurtres commis par ces chiens. La porte vers le pouvoir va s’ouvrir, même un petit peu, et nous y mettrons notre pied », conclut Hervé Van Laethem, fier de son monologue.
Actions Coups de Poing et Défis Organisationnels
Les membres du mouvement s’autoproclament révolutionnaires. Ils ont épousé la violence comme moyen banalisé de faire de la politique. Mais ils dépassent le stéréotype d’une bande de fous agressifs sans tête, de skinheads incontrôlables et incapables de sentir le jeu politique actuel. Ils ont de l’expérience, de la jeunesse chez qui puiser de l’énergie, mais manquent cruellement d’organisation.
Par son image violente et ses symboles nazis, Nation peine à recruter et à créer une structure hiérarchique. Chacun y va de son combat personnel sans véritable coordination. Ils sont impatients et préfèrent briller le temps d’une action coup de poing plutôt que sur la scène politique dans cinq, dix, quinze ans peut-être.
Lire aussi: L'histoire de la Jupiler
« Les choses vont changer, affirme Hervé Van Laethem. Nous allons nous organiser. Chacun de vous va s’engager à un poste bien précis. Notre combat s’inscrit dans la durée. Un jour, nous aurons notre victoire par les urnes. » Si aujourd’hui, ils ne sont pas plus de 30 militants en activité, à chaque réunion, de nouvelles têtes apparaissent.
Pour Benjamin Briard, expert en mouvement d’extrême droite et chercheur au Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), c’est une chance que Nation soit désorganisé : « Le terreau politique actuel est fertile pour les extrémistes. La montée de l’extrême droite et son gain en popularité justifient qu’il faille les prendre au sérieux. »
Nation peine à convaincre les électeurs et est pratiquement absent des listes électorales du pays. Lassés ou impatients, certains anciens du mouvement tentent par tous les moyens de rejoindre un parti ayant davantage de chances d’obtenir des élus. Une première vague de migration de militants a eu lieu à l’aube des élections de 2024, vers le parti Chez Nous, alors considéré comme une base solide pour représenter l’extrême droite wallonne.
Ce dernier s’est effondré, et une poignée d’anciens de Nation sont revenus au bercail, tout penauds.
« Pas de rancune pour ceux qui reviennent. L’important, c’est de se remettre sur les bons rails », dira Hervé Van Laethem à l’intention d’un militant d’une cinquantaine d’années, aussi petit que trapu, qui se tasse de honte sur sa chaise.
La route pour rejoindre Chez Nous est désormais barrée. Mais une autre voie vient de s’ouvrir, avec un certain Adrien Rogier en pionnier. Ce dernier s’est autoproclamé membre de la famille libérale, du MR. Une promotion rejetée en bloc par le parti d’extrême droite et qui lui a valu des menaces de mort de la part des membres de Nation.
« Je sais où il habite, ce chien », « On va lui casser les jambes », « Lui ? Au MR ? Je ne savais pas qu’ils acceptaient les partisans de Mussolini. Je devrais penser à postuler aussi », commentent les militants sur Telegram.
Jeunes Nation : Soirée Barbecue et Endoctrinement
Oupeye, 2 novembre 2024. Les saucisses crépitent sur le gril et semblent s’agiter sur les riffs de black metal. Soirée chips, bières et barbecue chez Jeunes Nation. Au coin du feu, la bande de potes refait le monde loin des cadres du Parti. L’apprentissage attendra, c’est samedi soir. La fête se déroule dans la cour intérieure du domicile de Jason, chef de la section Jeunes : un vaste atelier semi-ouvert, empli de moteurs et d’outils patinés. Un lieu idéal, à l’abri des regards indiscrets.
« Bienvenue chez moi ! Ici, on sera tranquilles », lance Jason, fier de présenter son sanctuaire à ses petits soldats. Seuls les très motivés ont fait le déplacement. Le noyau dur. Mais cela suffit au chef pour savourer son autorité que, cette fois, aucun ancien ne peut contester.
La soirée bat son plein. Une Jupiler après l’autre, les esprits s’échauffent et les rires résonnent de plus belle. Jason dégaine sa tondeuse et s’applique sur le crâne de Julien, son bras droit et ami, sous le regard enivré des jeunes recrues.
Les rires gras fusent, mêlés au scream du black metal qui tourne encore et aux flammes du brasero qui éclairent la scène. Fox, quant à lui, n’a pas besoin de passer à la tonte. Vêtu d’un treillis et de boots rétro, le jeune homme de 18 ans arbore un style soigneusement calqué sur celui de Jason, sur qui il porte un regard empreint d’admiration.
Soudain, son mentor s’approche et lui tend un paquet : « Tiens fieu, un cadeau. » Le jeune skin y découvre une biographie de Joseph Goebbels et un poing américain. Le chemin depuis Genval valait le coup. Dans un élan d’excitation, Fox s’exclame : « Il n’y a pas des Juifs dans le coin ? On va les brûler ! »
GUD : Les origines du mouvement d'extrème droite | Archive INA
Quelques vannes abjectes et thèses complotistes plus tard, le groupe s’est constitué en cercle, les paumes tendues face aux braises. L’ambiance grivoise a laissé place aux confidences et petites attentions.
« Franchement, ça fait du bien d’être avec vous. Les gens ne peuvent pas comprendre, quand t’es nationaliste tu dois tout le temps te cacher parce que les gens te jugent. Et parfois, on se sent seul », glisse Julien, déclenchant un hochement de tête général.
MCN, plus réservé, est du même avis : « À l’école, j’en parle avec mes potes. J’en ai plusieurs qui pensent comme nous, mais ils n’osent pas s’engager à cause de leurs parents, ou parce qu’ils ont peur d’être mal vus. » Jason n’est pas surpris : les parents constituent un obstacle récurrent dans le recrutement des adolescents au sein de Nation. C’est le cas par exemple d’une amie de MCN, 15 ans, qui se tâte encore, ou de Guillaume, 16 ans, récemment ferré sur Snapchat.
« Tu peux leur dire qu’on peut trouver des solutions, qu’on peut les couvrir », répond le presque trentenaire de son lourd accent liégeois. Depuis moins d’un an, Fox, 18 ans, vit entre l’étroitesse de sa chambre chez sa mère à Genval et le vaste espace d’éclosion de Nation, sa « nouvelle famille. » Il a intégré Nation après avoir arrêté l’école pour cause de harcèlement répété.
« J’ai quitté l’école à cause de la phobie sociale que j’ai développée suite au harcèlement. Ça n’a presque jamais cessé du début de ma primaire jusqu’en fin de secondaire. Ça se résumait à me mettre dans des poubelles au début. C’était des musulmans. Puis on m’a changé d’école. Là-bas, on m’a fait bouffer des cailloux, accroché au porte-manteau, on m’a déchiré mes vêtements, étranglé, etc. J’avoue j’ai pensé au suicide, mais j’ai pas eu le courage », confie-t-il, les yeux perdus dans le brasero.
« J’ai une grosse phobie sociale et j’avais - et je dis bien “j’avais !” - peur de parler aux gens jusqu’à ce que je rejoigne Nation. Ça a changé ma manière de voir le monde. Maintenant que j’ai rejoint Nation, j’ai la confiance en moi que je n’avais pas avant. Grâce aux gens que je côtoie, je n’ai plus peur qu’un ado me fasse du mal, comme avant. Et surtout, à Nation, je gagne des connaissances en politique grâce aux formations. À la base, je ne m’intéressais pas plus que ça au national-socialisme. »
MCN, lui, a choisi son pseudonyme en référence à ses grandes sœurs qu’il aime sans retenue. Rien dans l’introversion du jeune de 18 ans ne laisse deviner son goût marqué pour la baston. Pourtant, il explique son rapport singulier au risque par sa condition : « Je suis épileptique, je peux mourir à tout moment. »
En parallèle de Nation, MCN appartient à la Division Kraken, un groupuscule de jeunes âgés de 16 à 23 ans, passionnés d’armes et de musculation et se réclamant de la sulfureuse unité spéciale ukrainienne homonyme, née en 2022 face à l’invasion russe. C’est son grand-père, à qui il rend souvent visite, qui lui a donné les valeurs du national-socialisme.
Attablé dans un bar metal à Namur, l’étudiant en mécanique résume : « Lui et moi on partage la même vision du monde », avant d’ajouter, ravi : « Il m’a offert Mein Kampf. »
En quelques mois, Fox et MCN se sont imposés comme les chiens de garde de Jason, obtenant même la considération des chefs du Parti pour leur dévouement. Une ascension fulgurante érigée en modèle pour ces jeunes rêveurs d’un monde figé en noir et blanc.
Diversité Trompeuse et Vernis Nationaliste
Les extrémistes de droite en Belgique francophone forment une hydre à mille têtes : ouvrier, médecin, mère au foyer, militaire, chômeur et étudiant en font partie. Les 500 membres qui composent le groupe Telegram de Nation sont tout aussi variés. À peine croit-on saisir le profil type des militants qu’une nouvelle tête apparaît et déconcerte. Tom arbore une moustache de bobo et travaille dans une animalerie à Bruxelles. Bastien aime la baston et étudie l’électromécanique en secondaire à Tournai. Paul adore le football et s’apprête à devenir prêtre. La liste est longue.
« Hey, tu es dispo pour un collage à l’ULB ce soir ? », demande Tom par SMS. Le dress code est simple : pas de capuche, pas de cagoule, le visage découvert et le menton bien relevé. Leur fierté blanche en poche et les mains pleines d’affiches aux slogans aussi variés qu’abominables, Tom et Julien commencent leur tour du campus universitaire. « RapeFugees », « Défends ta Nation », « Fuck Daesh » : la subtilité attendra.
Lors de chaque collage, ils risquent de se trouver nez à nez avec des antifascistes. Les militants de Nation, comme Tom, se préparent toute l’année pour ces actions. L’affrontement est pour eux une opportunité de prouver leur valeur. Donner des coups à ses opposants est l’accomplissement d’une vie de militant antisystème. « En prendre » fait de vous un partisan aguerri. Chaque blessure est un galon, une médaille en preuve d’engagement pour la cause : « le nationalisme révolutionnaire ».
« Regarde-moi ces gauchistes de merde. Ils signent leur propre mort et la nôtre avec », affirme Tom, de sa voix posée, en arrachant une affiche prônant l’éducation pour tous sur une colonne en béton. Son épaisse moustache agit comme un filtre acoustique et donne une tonalité de velours à ses remarques racistes. Avec lui, tout paraît logique, simple et sans heurt. Il sort ses abominations à l’amiable.
« L’ULB, c’est un repaire de nègres, d’Arabes et de youpins. Ils n’ont aucun sens du nationalisme. Des vendus », dit-il, ses bottes pressées sur l’affiche jetée au sol.
Il suffit de passer quelques heures avec les militants de Nation ou de rejoindre leur groupe privé sur Telegram pour se rendre compte que l’ambition nationaliste n’est qu’une façade. Les cinq cents membres de la conversation privée échangent chaque jour sur leur haine de l’immigration, des juifs, de la communauté LGBT… Aucune trace de nationalisme ou d’amour pour la Belgique. Uniquement de la violence. Ils s’unissent sur leur peur commune de ...
En conclusion, le mouvement Nation en Belgique représente une facette inquiétante de l'extrême droite, mêlant idéologies néonazies, violence et quête de respectabilité politique. Son recrutement de jeunes et sa diversité apparente masquent une réalité de haine et de xénophobie, nécessitant une vigilance accrue de la société et des autorités.
| Catégorie | Description | Exemples |
|---|---|---|
| Militants Néonazis | Crânes rasés, tatouages SS, symboles du IIIe Reich. | Participants aux réunions secrètes, affichant ouvertement leur idéologie. |
| Recrues Adolescentes | Jeunes influencés par le harcèlement, en quête d'identité et d'appartenance. | Fox, MCN, Guillaume. |
| Membres Divers | Ouvriers, médecins, mères au foyer, étudiants, etc. | Tom, Bastien, Paul. |
| Anciens Militants | Personnes ayant migré vers d'autres partis d'extrême droite. | Membres revenus après l'échec du parti "Chez Nous". |
tags: #publicité #Jupiler #Mons #histoire