Dans la continuité du mouvement Black Lives Matter, les sportifs américains font entendre leur voix dans la lutte contre le racisme, à l’image du quaterback des 49ers de San Francisco.
Colin Kaepernick agenouillé pendant l'hymne national en signe de protestation.
La Genèse d'un Mouvement : Colin Kaepernick et le Genou à Terre
L’image a fait le tour du monde : celle du joueur de football américain Colin Kaepernick, coupe afro et genou à terre. C’est fin août que ce quarterback de l’équipe de San Francisco a créé un choc lorsqu’il a refusé d’écouter debout l’hymne national pour protester contre le racisme et les brutalités policières aux Etats-Unis.
Depuis, son geste, qui s’inscrit dans le mouvement Black Lives Matter, a fait école dans les stades, entraînant une vive controverse sur le patriotisme et le droit des joueurs professionnels à exprimer des opinions politiques à l’occasion des compétitions sportives.
Kaepernick, 28 ans, fils d’une Blanche et d’un Afro-Américain, élevé par une famille adoptive blanche en Californie, a expliqué le 28 août qu’il n’entendait plus « afficher de fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur ». Il a dénoncé l’acquittement systématique des policiers auteurs de bavures.
Lire aussi: Saison 1 de Justice League Unlimited : Analyse des épisodes
« Il y a des corps dans la rue, et des meurtriers qui ne subissent aucune conséquence, même pas une suspension de salaire. Ce serait de l’égoïsme de ma part de détourner le regard. » Quelques semaines plus tôt, la justice avait annoncé l’abandon des poursuites contre les policiers de Baltimore impliqués dans la mort de Freddie Gray, 25 ans, en avril 2015.
Une décision parmi d’autres : les meurtres de Michael Brown, 18 ans, à Ferguson (Missouri), en août 2014, et de Tamir Rice, 12 ans, à Cleveland (Ohio), en novembre suivant, sont également restés impunis. A chaque fois, la justice a accepté la thèse de la légitime défense.
Une Protestation Silencieuse
Colin Kaepernick avait d’abord choisi de s’asseoir pendant l’hymne national : un affront caractérisé dans un pays qui vénère hymne et drapeau. Après discussion avec son collègue Nate Boyer, des Seahawks de Seattle, un ancien béret vert ayant combattu en Irak et en Afghanistan, il a adopté une attitude moins offensante pour les « patriotes » : le genou à terre.
Cette posture - dite « to take a knee » - constitue une marque de retrait, voire de respect, plus que de protestation. Les sportifs y ont recours quand un joueur, blessé, doit être évacué. Dans le foot US, c’est aussi une manière de jouer la montre quand le jeu touche à sa fin. Le quarterback s’agenouille avec la balle plutôt que de risquer de voir l’équipe adverse profiter de la dernière relance pour égaliser.
« Je ne suis ni contre la police, ni contre l’armée, ni contre l’Amérique. Je suis contre l’injustice sociale », a expliqué Brandon Marshall, le linebacker des Broncos de Denver. Un match après l’autre, la protestation silencieuse de Colin Kaepernick a gagné des adeptes.
Lire aussi: Justice League : La Boîte de Pandore expliquée
D’abord dans son équipe des 49ers de San Francisco, puis parmi ses amis, comme le linebacker des Broncos de Denver, Brandon Marshall. « Je ne suis ni contre la police, ni contre l’armée, ni contre l’Amérique. Je suis contre l’injustice sociale », a expliqué le défenseur.
Le 11 septembre, alors que le pays commémorait les attentats de 2001, quatre joueurs des Dolphins de Miami ont osé mettre le genou à terre pendant l’hymne. Le cornerback des Kansas City, Chiefs Marcus Peters, a préféré lever le poing, un geste rappelant celui des sprinters américains sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en 1968, et qui a été repris le lendemain par trois joueurs des Rams de Los Angeles, deux des Patriots de la Nouvelle-Angleterre et un des Titans du Tennessee.
Appelée à prononcer des sanctions, la National Football League (NFL) s’est de son côté bornée à rappeler le règlement de la ligue : les joueurs sont « encouragés à se lever pendant l’hymne national mais ce n’est pas une obligation ». Impossible, autrement dit, de contraindre les footballeurs, dont le geste est protégé au nom de la liberté d’expression garantie par la Constitution.
D’autres sports sont touchés par la contestation. Ainsi, le 15 septembre, l’une des figures de l’équipe féminine de football (soccer), Megan Rapinoe, a elle aussi boycotté l’hymne au début du match contre la Thaïlande à Columbus (Ohio), ce qui lui a valu une sévère réprimande.
« Représenter notre pays est un privilège. Nous attendons des joueurs et entraîneurs qu’ils se lèvent et honorent le drapeau pendant l’hymne national », a réagi la fédération de soccer.
Lire aussi: Évolutions de la Justice League
Réactions et Contre-Réactions
Mais, à un moment de fortes tensions raciales - et politiques -, la contestation de l’hymne national a entraîné des réactions hostiles. L’American Legion, la principale association d’anciens combattants, a accusé Colin Kaepernick de manquer de respect à l’armée et aux soldats qui « se sacrifient pour défendre la liberté de citoyens comme lui ».
Les syndicats de police ont menacé de ne plus assurer la sécurité des 49ers et des Dolphins de Miami s’ils continuaient à « insulter » le professionnalisme des agents, au risque de mettre en danger leur sécurité. En pleine campagne présidentielle, le candidat républicain, Donald Trump, s’en est mêlé et a jugé que le joueur ferait mieux de « trouver un autre pays ».
L’ancien colonel des marines Jeffrey Powers a appelé le public à « changer de chaîne » plutôt que de suivre les matchs de « jolis garçons bien payés qui jouent au ballon et se croient exceptionnels ». Et en pleine campagne présidentielle, le candidat républicain, Donald Trump, s’en est mêlé et a jugé que le joueur ferait mieux de « trouver un autre pays ».
L’un de ses lieutenants, le représentant républicain de l’Iowa, Steve King, a même accusé le quarterback de « sympathies » djihadistes, affirmant qu’il avait « changé » depuis qu’il avait « une compagne musulmane ».
Pour les détracteurs de Kaepernick, la démarche du joueur n’est pas sincère. Il est soupçonné de chercher à se mettre en valeur, alors que son étoile pâlit. Cet été, il espérait changer d’équipe, l’entraîneur l’ayant relégué sur le banc des remplaçants.
On lui reproche aussi d’avoir retweeté un message comparant la bannière étoilée au drapeau confédéré (le camp esclavagiste pendant la guerre de Sécession) et de s’être montré à l’entraînement avec des chaussettes tournant la police en dérision (on y voit des cochons roses coiffés du képi bleu des policiers).
Plusieurs icônes du sport, comme Shaquille O’Neal, lui-même adopté par un militaire alors que son père était en prison, ont pris leurs distances avec sa méthode mais ont indiqué l’approuver sur le fond. Le joueur a promis de verser les bénéfices aux organisations qui œuvrent à améliorer les relations entre la police et les jeunes dans les quartiers noirs.
Conséquence inattendue du mouvement de Colin Kaepernick : le réexamen de l’hymne national et de sa présence devenue quasi obligatoire dans les manifestations sportives. Composé pendant la guerre de 1812 contre les Anglais, le Star Spangled Banner est un texte martial qui célèbre la résilience des Américains face à l’envahisseur britannique. Le troisième paragraphe, qui dénonce les esclaves qui se sont ralliés aux Anglais en espérant y gagner leur liberté, est souvent considéré comme raciste.
Dans un rapport rédigé en 2015, les sénateurs républicains de l’Arizona John McCain et Jeff Flake montraient que l’inflation de manifestations patriotiques avant les matchs était en fait financée par le ministère de la défense, par l’intermédiaire de contrats passés avec les franchises sportives.
L'Impact Durable et l'Évolution des Mentalités
Depuis la mort de George Floyd, tué en mai lors d'une intervention de la police à Minneapolis, la grande ligue de foot US semble mieux comprendre le sens des mots « Black Lives Matter ». Cette cause que « Kap » a défendue, genou à terre pendant l'hymne national, il y a quatre ans. Un geste qui lui a, jusqu'à présent, coûté sa carrière.
« Ce n'est pas sorti de nulle part », insiste Richard Lapchick, de l'institut pour la diversité et l'éthique dans le sport. Cet été-là, raconte-t-il, la mort de Muhammad Ali (le 3 juin 2016) rappelle à l'Amérique le rôle qu'un sportif peut jouer dans les luttes sociales. Le 13 juillet 2016, LeBron James, Chris Paul, Carmelo Anthony et Dwyane Wade appellent les athlètes à l'action.
Avec plusieurs cas médiatisés d'Afro-américains abattus par la police, le climat social de l'époque, ressemble à celui de 2020. « Je ne vais pas montrer de la fierté pour le drapeau d'un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur » C'est donc dans ce contexte que, fin août, avant un match de pré-saison de son équipe des 49ers contre Green Bay, Kaepernick refuse de se lever quand le stade joue The Star-Spangled Banner, l'hymne américain.
Barack Obama, alors président, soutient le « droit constitutionnel » du footballeur d'exprimer son opinion. Sa coupe afro fait la une de Time Magazine. Beaucoup de joueurs n'osent ou ne veulent pas le suivre. Certains, comme son coéquipier des 49ers Eric Reid, l'accompagnent. Mais une partie des fans n'y voit qu'un manque de respect pour les forces armées.
« L'homme le plus important de cette histoire est Colin Kaepernick, le visage du mouvement. Le second, c'est le président Donald Trump », écrit Mike Freeman. Son attitude explique « comment en quelques années les joueurs NFL sont passés d'un groupe peu enclin à manifester et à remettre en cause les normes sociétales, à un groupe qui le fait énergiquement [...] Le mouvement de justice sociale en NFL n'aurait pas eu lieu sans le racisme et l'animosité de Trump, ni l'héroïsme et l'audace de Kaepernick. »
Lors d'un meeting dans l'Alabama, le 22 septembre 2017, le président américain demande à la foule si ça ne lui « plairait pas, quand quelqu'un manque de respect à notre drapeau, de voir l'un de ces propriétaires de NFL dire "sortez-moi cet enfant de salaud du terrain. Dehors ! Il est viré !" ». Le sniper de la Maison-Blanche ajoute une cible à sa longue liste.
Pendant cette intersaison 2018, la NFL impose de rester debout pendant l'hymne ou d'attendre aux vestiaires. Avant de faire marche arrière sous le feu des critiques. Les propriétaires ne renoncent pas pour autant à enterrer le mouvement.
Messages de justice sociale affichés lors des matchs de la NFL.
La NFL Face à ses Responsabilités
« La NFL ne cherche pas réellement à lutter contre le racisme. Elle cherche surtout à donner l'impression qu'elle s'en préoccupe » Brian Wakamo, chercheur à l'Institut pour l'étude des politiques publiques
« Nous avons évolué sur cette question », admet Mark Murphy, le président des Packers. « Les joueurs sont cruciaux pour nous et les soutenir est une priorité. Vous voulez être du bon côté de l'Histoire », ajoute-t-il. « C'est surtout la société qui a changé », tempère Richard Lapchick, citant un sondage Nielsen selon lequel 70 % des fans souhaitent aujourd'hui que les équipes soutiennent l'activisme des athlètes.
Même Donald Trump a concédé que Kaepernick méritait une deuxième chance, dans une interview en juin dernier... La Ligue va dégager 250 millions de dollars sur dix ans (soit moins d'un million par an et par franchise) pour combattre le racisme systémique. Elle inscrit « End Racism » dans la zone d'en-but.
Lift every voice and sing, l'hymne officieux de la communauté noire, a résonné avant les premiers matches de la saison. Les joueurs peuvent inscrire des messages sur leur casque. Sous la pression du sponsor FedEx, les Washington Red Skins (peaux rouges) changent enfin de nom (pour Washington Football Team).
« La NFL ne change pas », nuance Brian Wakamo. « Tout reste de l'ordre du symbole. La NFL ne cherche pas réellement à se battre pour les victimes de violences policières ou à lutter contre le racisme. Elle cherche surtout à donner l'impression qu'elle s'en préoccupe », insiste le chercheur.
En NBA, les joueurs ont le droit de dire ce qu’ils pensent. Et LeBron James ne se prive pas. Pour James, le choses sont donc beaucoup plus froide du côté du ballon à lacets.
Eric Reid qualifie de « diabolique » l'utilisation de Colin Kaepernick par la NFL dans une vidéo ...
Megan Rapinoe et le Droit de S'Agenouiller
Megan Rapinoe aura désormais le droit de s’agenouiller pendant l’hymne : la Fédération américaine (USSF) a abrogé mercredi une règle qui interdisait aux membres de ses équipes nationales d’effectuer ce geste de protestation, et qui illustrait son « échec à répondre aux préoccupations des Noirs ».
Cette mesure avait été instaurée en 2017, juste après que la star de l'équipe nationale féminine Megan Rapinoe se soit agenouillée pendant le « Star-Spangled Banner », lors d'un match international en 2016. Elle se joignait alors au mouvement de contestation contre les violences policières faites aux Noirs, initié par l’ex-star du foot américain Colin Kaepernick.
Or poser un genou à terre est devenu, depuis la mort de George Floyd le 25 mai, un geste emblématique de contestation de l’injustice raciale, lors des très nombreuses manifestations qui ont eu lieu aux États-Unis et dans le monde ces quinze derniers jours. En outre, exprimant leur solidarité avec les manifestants, des policiers se sont aussi agenouillés lors de rassemblements.
« Il est devenu clair que notre politique était erronée et portait atteinte au message important du mouvement Black Lives Matter », a reconnu l’USSF.
« Nous n’avons pas fait assez pour écouter - en particulier nos joueurs -, pour comprendre et reconnaître les expériences très réelles et significatives des Noirs et des autres communautés minoritaires dans notre pays. Nous nous excusons auprès de nos joueurs - en particulier nos joueurs noirs -, du personnel, des fans et de tous ceux qui soutiennent l’éradication du racisme », a-t-elle ajouté.
« Nous sommes ici pour nos joueurs et sommes prêts à les soutenir dans leurs efforts pour parvenir à une justice sociale. Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons faire une différence dans l'avenir.
Des joueurs de la NFL agenouillés avant un match.
Tableau Récapitulatif des Acteurs et de Leurs Positions
| Acteur | Position |
|---|---|
| Colin Kaepernick | Proteste contre le racisme et les brutalités policières en s'agenouillant pendant l'hymne national. |
| Donald Trump | Critique les joueurs qui protestent et suggère qu'ils devraient "trouver un autre pays". |
| NFL | Évolue, passant d'une position neutre à un soutien affiché à la lutte contre le racisme, tout en étant critiquée pour son manque d'action concrète. |
| Megan Rapinoe | Boycotte l'hymne national en signe de protestation, ce qui conduit à l'abrogation de la règle interdisant de s'agenouiller. |
| LeBron James | Appelle les athlètes à l'action et dénonce une "mentalité d'esclavagiste" chez les propriétaires de la NFL. |
tags: #messages #de #justice #sociale #nfl