Marguerite Perey : Une Vraie Gloire du XVIIIe Siècle

Le XVIIIe siècle est reconnu comme l'époque du triomphe de l'art de la conversation. Le génie de l’orateur, le plaisir et l’esprit d’à-propos de l’auditeur, réunis autour d’une femme - la salonnière - étaient au cœur du salon. Pourtant, c’est la dame qui crée une atmosphère cultivée, suscitant des conversations amusantes, apaisant les antagonismes et apportant le bien-être de l’âme. Dans leurs salons, ces femmes attendaient de leurs invités qu’ils conversent de divers sujets littéraires, artistiques, philosophiques ou politiques et qu’ils écrivent sur un ton aussi léger que brillant. Au cours du XVIIe siècle, les salons parisiens étaient devenus des pôles de formation de l’opinion publique.

La marquise de Rambouillet (1588-1665), Madame de Lambert (1647-1733) ou encore Madame de Tencin (1679-1749) montrèrent un chemin suivi à l’époque des Lumières par nombre de dames qui avaient les moyens d’accueillir des invités. Marie-Thérèse Geoffrin (1699-1777), une des plus fameuses salonnières du temps, réussit à jouer un rôle difficilement imaginable, au milieu du XVIIIe siècle, pour une simple bourgeoise. En 1766, cette célèbre Française vint à Varsovie, chez son « fils », le roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski.

Le pouvoir de cette femme et de son cercle de la rue Saint-Honoré est célèbre dans toute l’Europe, jusqu’aux bords de la Vistule. À Paris, elle fréquenta le salon de Mme de Tencin puis, après la mort de cette dernière en 1749, elle hérita de ses habitués. Mme Geoffrin avait une idée très précise de son propre rôle au sein de son salon, elle n’était pas là « pour s’amuser, mais pour assurer le succès de son entreprise qu’il fallait préserver des polémiques et des scandales ». La concurrence était en effet très forte, en particulier avec le grand cercle rival tenu par Mme du Deffand.

Pour faire venir en sa maison gens des lettres de qualité ou artistes de talent, il fallait proposer une ambiance exceptionnelle et une conversation intéressante ; la maîtresse de maison devait donc savoir attirer ces personnages connus. Quels étaient les atouts de Mme Geoffrin ? [Elle] est née, bien faite : elle a une activité au-delà de toute expression, une imagination très vive, et le caractère d’Alexandre pour les conquêtes. Elle n’aime, comme lui, que les choses difficiles. Elle va toujours en avant sans penser souvent à ce qu’elle laisse derrière : comme elle possède au dernier degré toutes les qualités et les goûts piquants, cela exclut pour elle les qualités et les goûts simples et doux.

Dans ses Mémoires, Stanislas-Auguste Poniatowski présente ainsi son caractère : la connaissance profonde des hommes est celle de toutes dont elle se pique le plus ; il lui est pourtant arrivé de se méprendre en cela, comme dans les choses qui sont du ressort des beaux-arts ; mais malheur à celui qui a laissé apercevoir de l’avoir surprise en erreur ; son extrême vivacité donne une énergie particulière et à son approbation, et à sa désapprobation ; elle l’emporte souvent et ne l’a cependant pas empêchée d’avoir communément beaucoup d’adresse à se concilier les puissants et les importants en tous genres.

Lire aussi: USD en BRL : Analyse

Quelle était la place des femmes au XVIIIe siècle ? - Extrait

La Diffusion des Lumières

La maison de Mme Geoffrin était le rendez-vous des gens de lettres les plus connus, même si cette salonnière, élevée exclusivement par sa grand-mère maternelle, avait seulement appris à lire. Il est impossible de citer tous les invités des mercredis de la rue Saint-Honoré. L’un des plus célèbres personnages du temps était Fontenelle ; il resta fidèle au salon de Mme Geoffrin jusqu’à la fin de sa vie, en raison de la profonde amitié intellectuelle qui les liait.

Montesquieu et Voltaire passèrent aussi par ce salon ; cependant, en raison de divergences d’opinions, leurs relations avec la maîtresse de maison se gâtèrent rapidement et leurs visites prirent fin. Après la mort de Fontenelle, Mme Geoffrin chercha quelque homme célèbre qui puisse le remplacer et cimenter les rencontres. Celles-ci commençaient à 13 heures, les lundi et mercredi, pour dîner dans la place de souper, et pouvaient se prolonger tard dans la soirée.

Pendant longtemps, Marmontel ne participa pas aux dîners du mercredi consacrés aux gens de lettres et aux philosophes, il fallut toute la persuasion de son ami Marigny pour qu’il se décide à y assister. Mme Geoffrin finit par lui offrir le logement et soutenir ses efforts pour entrer à l’Académie Française. D’Alembert, lui aussi, était bien vu en ces lieux et, avec le temps, ses collaborateurs de l’Encyclopédie fréquentèrent assidûment la maison de la rue Saint-Honoré, si bien que « le salon de Mme Geoffrin était considéré comme la citadelle des philosophes, comme une nouvelle Église dont elle était le chef ».

Pendant les réunions, l’ambiance était agréable, Mme Geoffrin savait très bien choisir les sujets intéressants et à la mode, par exemple une œuvre récente comme L’Esprit des lois de Montesquieu. Selon Perey « jamais en France le goût et l’art de la conversation n’avaient été poussés si loin ». On pouvait également rencontrer là Marivaux, Diderot, Helvétius, Raynal, Holbach, Morellet, Thomas, Grimm, Mairan et Maupertuis. Notre salonnière aidait financièrement ses hôtes, tel Denis Diderot, soutenant la publication de l’Encyclopédie et allant jusqu’à couvrir des dépenses privées.

Salon de Madame Geoffrin

Salon de Madame Geoffrin

Lire aussi: *Le Sommet des Dieux* : Plus qu'une histoire d'alpinisme

Le Rôle des Femmes et l'Art du Mécénat

La participation des femmes à ces rendez-vous du lundi ou du mercredi est une question fort intéressante. On souligne souvent le dynamisme féminin dans la vie mondaine, et plus généralement dans la vie parisienne du XVIIIe siècle. Le cas de Mme Geoffrin, bourgeoise très intelligente et brillante, qui sut gagner le respect tant des intellectuels que de l’ensemble des élites sociales, illustre bien cette activité et l’importante place des femmes dans la culture française.

La correspondance échangée avec Stanislas-Auguste Poniatowski révèle une très forte personnalité qui n’envisageait aucunement la possibilité de partager la gloire avec une autre représentante du sexe féminin. C’est dans ce trait de caractère que réside, sans nul doute, la cause de l’exclusion des femmes des dîners des gens de lettres, mais aussi de leur faible participation aux réunions du mercredi. En revanche, elles étaient bien accueillies lors des soupers aristocratiques, le mardi.

Les artistes étaient reçus le lundi sous la présidence du prince de Caylus. Mme Geoffrin avait hérité de sa mère une grande curiosité et un vif intérêt pour l’art qui se traduisit sous forme de mécénat. Tout au long de sa vie, elle a commandé quatre-vingts tableaux, proposant parfois elle-même le sujet et contrôlant toujours leur réalisation. Pendant les années 1750-1770, elle avait pris sous son aile Hubert Robert, Van Loo (elle lui commanda vingt tableaux en même temps), mais aussi Lagrenée, Boucher, La Tour, Verneta et Drouais. Avec eux, elle était despotique et les discussions étaient parfois fort emportées.

Cependant, être invité chez Mme Geoffrin était une forme de reconnaissance dans le monde artistique, en un lieu où les peintres se mêlaient aux sculpteurs, aux architectes et autres artistes : on y rencontrait Vien, Bouchardon, Cochin ou encore Soufflot.

Les étrangers constituaient le troisième groupe d’invités de Mme Geoffrin. Les Polonais côtoyaient des représentants de tous les pays d’Europe : l’archéologue italien Paciaudi, l’ambassadeur du roi de Naples Caraccioli, le ministre suédois le baron de Creutz, l’abbé Galiani, les Anglais David Hume et Horace Walpole. Mme Geoffrin entretenait même des relations avec les familles royales, en particulier avec le roi Gustave III de Suède et avec Joseph II. Pendant cinq ans, elle correspondit avec la tsarine Catherine II sur les projets de constitution de Diderot.

Lire aussi: Restaurant à Coxyde : Resto Real

L'Ambiance et l'Héritage du Salon de Mme Geoffrin

Au-delà de l’énumération des multiples participants, pour saisir en profondeur ce salon, il faudrait réussir à en sentir l’atmosphère. L’ambiance de cette société chère à Mme Geoffrin est en partie restituée par le tableau de Gabriel Lemonnier, Une Soirée chez Mme Geoffrin en 1755. Les assistants, au nombre de cinquante-trois, écoutent la première lecture publique de la tragédie de Voltaire L’Orphelin de la Chine.

La curiosité pour cette nouvelle publication est grande et a attiré des gens célèbres, magnifiant la maîtresse de maison représentée à droite du tableau. On ne les nommera pas tous, mais il faut remarquer qu’aux artistes (Van Loo, Soufflot), aux gens de lettres (Jean-Jacques Rousseau), aux musiciens (Rameau) et aux scientifiques, tel le géographe Danville, ou l’ingénieur Vaucanson, se mêlent des aristocrates comme le prince Conti et la duchesse d’Anville.

Certes, ce tableau est l’interprétation d’un artiste, mais il résume sans doute assez bien l’essence de ce salon, rendez-vous à la mode entre gens voulant écouter, parler et échanger opinions ou conceptions. Ce monde, souvent cosmopolite, est dynamique : les pensées circulent entre les individus réunis chez Mme Geoffrin, autour d’elle et du poème de Voltaire. Elle regarde le spectateur du tableau et semble l’inviter à s’asseoir parmi ses invités pour écouter cette lecture.

Les années passèrent. L’élection de Stanislas-Auguste Poniatowski en 1764 est le couronnement de la gloire de « sa maman ». Leur rencontre exceptionnelle remontait au séjour du futur roi en France en 1753 et, malgré la séparation, ils avaient su garder des liens grâce à la correspondance. En 1766, cette femme âgée de 67 ans effectue son grand voyage en Pologne, à Varsovie, chez « son fils ».

Varsovie Se Prépare...

« Mais savez-vous bien que je voudrais déjà ne m’occuper qu’à faire en sorte qu’il y eût de beaux chemins, de beaux ponts, de bons gîtes, enfin tout ce qu’il faudrait pour que vous ne dissiez point : Ah ! le vilain royaume que le royaume de mon fils ! » Varsovie, où advint Mme Geoffrin en 1766, était le siège d’un tournant historique. Stanislas-Auguste Poniatowski était le roi depuis deux ans, et n’avait pas encore eu assez de temps pour développer son célèbre mécénat sur une grande échelle.

Certes, la presse prenait de l’essor ; la vie culturelle de la plus grande ville de la Couronne, très perturbée durant le règne d’Auguste de Saxe, compte tenu de la rareté de sa présence en Pologne, se ranimait, en particulier pendant les assemblées réunissant la noblesse. Le gouvernement de Varsovie prenait soin de son image : nouveaux canaux et petits ponts côtoyaient des rues pavées de plus en plus nombreuses, dont la rue principale allant de la Place Trzech Krzyży (place des Trois Croix), par la rue Nowy Świat (Nouveau Monde) et Krakowskie Przedmieście, jusqu’à Aleje Gwardii. L’élargissement du la territoire de la ville était lié, quant à lui, à la croissance économique, notamment celle du quartier Powiśle.

Cependant la période des plus grands changements et des entreprises d’envergure est postérieure à la visite de Mme Geoffrin : les travaux reprirent dans les années 1770. Varsovie en 1766 ressemblait encore à la ville d’Auguste III (1733-1763). Le rococo français, arrivé en Pologne par l’intermédiaire des architectes de Dresde, régnait sur la capitale polonaise ; un des exemples les plus célèbres en est l’église des visitandines due à Karol Bay. La mode du style Louis XIV se retrouvait dans les palais de la noblesse, par exemple chez Franciszek Bieliński. Cette influence française prenait ses origines dans des voyages, surtout à Paris.

Les travaux du Palais Royal, cher au cœur de Mme Geoffrin, récemment entamés, ne s’achevèrent qu’en 1788. Que pouvait alors offrir Varsovie comme activité culturelle ? L’année 1765 fut celle de l’ouverture du Théâtre Public, à l’initiative de Stanislas-Auguste. Le répertoire de la Comédie Française ne rencontrait pas beaucoup de succès, à cause de la médiocrité du jeu de la troupe. À la même époque, chez Pijar, on pouvait voir des pièces de Corneille, Boissy, Voltaire, Racine, Molière, Regnard et Pallisot.

...Et une Bourgeoise Exceptionnelle Se Prépare

Madame Geoffrin devait se préparer soigneusement pour ce voyage en Pologne. La première trace du projet de cette aventure se situe dans la lettre du roi du 6 mars 1765, environ quatre mois après son couronnement. À partir de ce moment, chaque lettre de l’un ou de l’autre contient quelques mots au sujet de sa mise en œuvre. La première date retenue fut celle du 1er avril 1766.

Il semble que Stanislas-Auguste ait été étonné et effrayé à l’idée du voyage de sa « maman » ; en effet, la lettre de Mme Geoffrin datée du 7 mars 1765 recense tous les arguments favorables à cette visite. Les craintes du roi n’étaient pas injustifiées : la Parisienne était déjà âgée et cette route était fatigante même pour des moins de 65 ans. En outre, elle ne s’était jamais éloignée « de plus de 20 lieux » de Paris et ne connaissait pas les langues étrangères, à commencer par le polonais.

Par ailleurs, Poniatowski savait très bien qu’il ne disposait pas de beaucoup de temps libre, et la visite de Mme Geoffrin exigeait de délaisser un temps les affaires politiques. Pourtant la décision était déjà prise dans la tête de notre salonnière. Le roi mit à sa disposition une voiture et l’itinéraire fut discuté : il fallait choisir de passer par Vienne, Dresde ou Berlin. La nouvelle du voyage en Pologne, quoique confidentielle, fut un secret de Polichinelle : tout Paris parlait de son séjour à Varsovie, chez le roi de Pologne.

Il semble bien que le roi fit un grand effort pour élever le niveau de la vie culturelle en Pologne, cherchant souvent des exemples à l’étranger. Ses « dîners du jeudi » portent, par exemple, la marque évidente des salons littéraires dont la tradition était déjà ancienne en Pologne. Au XVII e siècle, les cercles de la reine Marie Gonzague, épouse de Władysław IV Vasa puis de Jan Kazimierz, et de Marie Casimire d’Arquien, femme de Jan III Sobieski, développaient l’art de la conversation et avaient introduit l’habitude de rendez-vous littéraires, artistiques et aussi scientifiques.

Il semble, néanmoins que le début du « vrai » salon à la française, tel celui de Madame de Lambert, se situe dans les décennies 1750 et 1760. Les réunions chez la princesse Barbara au palais Saski (palais de Saxe) et dans le cercle de la famille de Czartoryski dans sa résidence du palais Bleu (palais Blękitny) se tiennent déjà dans l’ambiance de l’époque des Lumières. Elles ont accueilli les élites polonaises, mais aussi également étrangères, comme le savant français Pyrrhys de Varille. Les magnats polonais manifestaient par leurs cours, qui attiraient des personnages connus, leur très grande puissance.

Les familles Rzewuscy, Sieniawscy, Załuscy, et bien d’autres encore, organisaient, à côté des bals, concerts et spectacles de théâtre, des réunions pour converser et discuter des mêmes sujets qu’à Paris : littérature, art, mais aussi politique, sans oublier les commérages… Stanislas-Auguste voulait bien sûr introduire Mme Geoffrin, déjà très célèbre en Pologne, dans de tels cercles.

tags: #Marguerite #Perey #vraie #gloire

Articles populaires: