Néologismes, Esclavage et la Langue Française : Une Exploration

L'article explore l'utilisation des néologismes et la manipulation du langage, en particulier dans le contexte de l'esclavage et de l'histoire antillaise, ainsi que dans les discours politiques contemporains. Il examine comment la langue peut être à la fois un outil de libération et un instrument de domination.

Carte de l'esclavage dans les colonies françaises

Carte de l'esclavage dans les colonies françaises.

L’Esclavage et la Langue Créole

Pendant trois siècles, la langue française a mené une guerre sans merci contre la langue créole, la désignant sous les vocables péjoratifs de «jargon des Nègres», de «patois», de «baragouin» et plus récemment de «petit-nègre». Pendant trois bons siècles, la langue française a mené une guerre sans merci contre la langue créole qu’elle s’acharnât à désigner sous les vocables péjoratifs de «jargon des Nègres», de « patois », de « baragouin » et plus récemment de «petit-nègre».

La guerre menée par le français contre le créole a imprimé un fort sentiment de culpabilité linguistique dans la psyché des Antillais, sentiment qui a conduit certains au bord du suicide linguistique : ne plus vouloir parler cette langue pourtant ancestrale et interdire aux enfants de l’utiliser. A l’école, nos maîtres, longtemps pourchassèrent ce qu’ils appelaient les «créolismes» c’est-à-dire l’intrusion subreptice de la langue dominée au cœur même de la langue dominante.

A ce traumatisme, Aimé Césaire, dans les années 30, a voulu riposter en déclarant vouloir «négrifier la langue française». Or, on le sait, comme tout Antillais, l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne parlait aucune langue africaine et de plus, il tournait le dos au créole, symbole pour lui de la promiscuité coloniale et de la compromission entre maîtres blancs et esclaves noirs. Il a donc fallu attendre Edouard Glissant dans les années 60, puis les auteurs de la Créolité dans les années 80 pour que le désir césairien puisse commencer à s’exaucer.

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L'Abolition de l'Esclavage et l'Ascension du Français

Vint l’Abolition de l’esclavage en 1848 et notre désir, compréhensible, de devenir des citoyens à part entière c’est-à-dire des hommes libres. Vint l’Abolition de l’esclavage en 1848 et notre désir, compréhensible, de devenir des citoyens à part entière c’est-à-dire des hommes libres.

Pour réussir, pour grimper dans l’échelle sociale, la maîtrise du français - du meilleur français - devint un impératif catégorique. Parler français devint une «distinction» sociale au sens où l’entend Pierre Bourdieu, la marque de ce que l’on avait réussi à gravir les marches de la Civilisation, de la seule qui méritât ce nom, la civilisation française et plus largement occidentale.

Temps de décentrement, d’aliénation, d’oubli de soi, de rejet total de la langue et de la culture créoles. Temps des peaux noires et des masques blancs pour paraphraser Frantz Fanon. Puis vint le doute, l’hésitation, cela à partir des années 60 du XXè siècle.

La Créolité et l'Hybridation Linguistique

De toute cette trame historique et culturelle est né, vers les années 80, le mouvement de la Créolité dont les Martiniquais Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant (Eloge de la Créolité, 1989) et le Guadeloupéen Ernest Pépin furent les plus ardents promoteurs. Nous savions enfin que nous avions deux langues - l’une légitime, le créole; l’autre adoptive, le français - et qu’il nous faudrait composer avec cette réalité.

L’hybridation du français et du créole était alors revendiquée comme l’une des tâches primordiales de nos écrivains afin de pouvoir trouver/construire leur propre langage. La première leçon que nous enseigne l’expérience antillaise est que le français doit être acclimaté aux nouvelles régions où il s’est installé, il doit s’adapter à de nouvelles cultures, à de nouveaux imaginaires.

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Les linguistes qualifient ce phénomène de «nativisation du français» et la racine de ce mot, «naître», renvoie à celle du mot «créole» qui est «créer». Un nouveau français doit naître, doit se créer partout où la langue de Molière a trouvé à s’installer.

Malherbe et la Néologie

Si Desportes, né dix ans avant Malherbe, et à qui Boileau n'a peut-être pas rendu assez de justice, si Malherbe lui-même, Amyot, Montaigne et tant d'autres, se fussent traînés en esclaves sur les pas de leurs devanciers, s'ils eussent craint d'enrichir par d'heureuses innovations notre langue alors indécise et entachée de son impureté primitive, elle serait encore ce qu'elle était du temps de Guyot de Provins, de Gautier de Coinsy, de Jehan de Meung, de Marie de France, d'Eustache Deschamps , etc. C’est, comme personne ne l'ignore, 'à l'élégant et sensible Desportes que nous devons le mot pudeur, aussi cher à la poésie qu'à la prose. Avant Malherbe, on ne connaissait point les mots insidieux, sécurité, gracieux, incendie, transfuge, ambitionner, insulter, enfin une foule d'autres qu'il est impossible de rapporter ici, et qui tous sont postérieurs àU siècle où vivait cet ancien législateur de là langue.

Le verbe ambitionner eut beaucoup de peine à s'introduire, et les difficultés qu'il éprouva vérifièrent le mot si connu de Balzac (I). Sans doute il est nécessaire, comme je viens de le dire, d'éviter ces audaces de langage, ces fausses hardiesses qui caractérisent nos Ronsard modernes dont les tristes succès mériteraient, si j'ose m'exprimer ainsi, d'être inscrite par le bon goût dans les fastes du ridicule ; car enfin ces informes créations ne peuvent jamais remplacer qu'illégitimement, et pour un temps fort court, les révélations subites du talent et du génie sur le choix du mot propre, et sur les nuances variées dont chaque expression de la langue est susceptible, caractère distinctif des écrivains véritablement classiques.

François de Malherbe

François de Malherbe.

La Manipulation du Langage

Pour raison... Dans les sociétés humaines, le langage et la pensée sont étroitement liés. Ces néologismes utilisés pour discréditer des mouvements écologistes et antiracistes peignent les premières couches du portrait lugubre de la manipulation du langage par des pouvoirs d’influence irresponsables. Aujourd’hui, les médias et les réseaux sociaux orientent des millions d’âmes vers la moindre prise de parole.

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Dans son ouvrage intitulé 1984, George Orwell livre un récit dans lequel un régime totalitaire s’appuie sur la « novlangue » pour consolider son pouvoir. Pour George Orwell, « Ce qui importe par-dessus tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. » Son roman fut le fruit d’années de réflexions sur la politique d’une langue de l’appauvrissement de laquelle il craignait les effets délétères.

Dans son journal LTI (Lingua Tertii Imperarii, La langue du IIIème Reich), Viktor Klemperer, philologue allemand, étudie, entre 1933 et 1945, le poids du langage utilisé et son effet sur les esprits pour diffuser une idéologie et en imprégner la population. Victor Klemperer insiste sur la pauvreté « misérable » de la LTI, « toute-puissante autant que pauvre, et toute-puissante de par sa pauvreté ».

Les mots et la pensée créent notre réalité | Bruno Poignard

Plus récemment, le langage utilisé par Vladimir Poutine pour évoquer et justifier la guerre qu’il mène en Ukraine depuis 2 ans utilise des schémas similaires. Ces exemples historiques démontrent la capacité du langage à influencer la pensée. Répétition de mots jusqu’à leur normalisation, dissimulation du sens (abréviations, acronymes), banalisation du sens (euphémismes), remplacement de la pensée par l’affect, des mots par leurs contraires, l’efficacité des mécanismes de fléchissement de la pensée racontent le poids du langage, in fine, sur les actions de citoyens confrontés à une hiérarchie verticale qui ne leur laisse pas l’espace d’échapper à la manipulation. Le langage peut être utilisé comme une arme.

Le chercheur Damon Mayaffre observe également l’occurrence du mot « transformation profonde », ou « sincère », qui s’imposent, à la longue, comme des évidences. Les détours propres à la langue de bois dissimulatrice ne cessent de fleurir au cours de discours ou de réponses trompeuses, à l’aide d’un langage ambigu qui s’appuie sur des notions vagues. Des mots tels que « éloignement » (pour cacher « expulsion »), « résilience » (pour cacher une adaptation contraignante de la population à une mesure), « plan de sauvegarde de l’emploi » (pour cacher « licenciement » : on licencie pour sauver l’emploi) viennent brouiller une pensée qui pourrait être impopulaire.

Il continue : « Les mots ont acquis une indépendance par rapport au réel. Il devient impossible de se défendre puisque le discours n’est plus indexé que sur lui-même. Ce sont même au contraire les mots qui finissent par créer la réalité qu’ils nomment. Si les mots, et non la pensée, créent une réalité et un potentiel de réaction irrationnel, les mots commencent-ils à penser à notre place ?

C’est de cette manière que l’on voit émerger le mot « éco-terrorisme», néologisme dépourvu d’existence juridique, pour discréditer des mouvements écologistes dans une comparaison éhontée avec les actes de terreur commis, par exemple par les frères Kouachy sur Charlie Hebdo. Le terme « extrême-gauche » est manié régulièrement pour se référer à La France Insoumise (postulat infirmé par le Conseil d’Etat), et même au Nouveau Front Populaire. Bien que les raisons de la montée en puissance de l’extrême-droite (qui ne s’observe pas qu’en France), soient plurielles, l’effet de la banalisation d’un lexique autrefois réservé à l’inenvisageable ainsi que de la perte de sens générale ne peuvent être sous-estimés.

Dans cette ère de post-vérité, où une partie de la population absorbe l’idéologie du RN, dans laquelle des mots fondamentaux comme « République », « violence », « extrême », sont détournés, l’enjeu de la compréhension des mots et des concepts au sein des sphères citoyennes émerge.

La Fenêtre d'Overton et la Normalisation de l'Extrême

Clément Viktorovitch explique à Kyan Khojandi : « Le concept désigne l’ensemble du dicible dans un espace public à un moment donné. Ce qu’on a le droit de dire dans le débat sans être immédiatement disqualifié. Cette fenêtre s’étend, se referme et se déplace (…) L’idée [de la fenêtre d’Overton], c’est que ce qui nous choque le fait par contraste. Si on met une idée choquante à côté d’une idée plus choquante encore, la première finit par devenir raisonnable ». « Le storytelling de l’extrême droite est repris en boucle par certains médias, les rumeurs et calomnies s’amplifient avec frénésie à une cadence décuplée par les chaînes d’information et les réseaux sociaux. Il y a clairement une dimension intentionnelle, idéologique, de la part des médias, dans la volonté d’attaquer le programme de la gauche.

Le décalage de l’acceptable par l’exposition longue et répétitive d’idées qui n’auraient pas osé s’exprimer en public il y a quelques années et leur ancrage dans le quotidien, voilà le virage qu’ont opéré certains médias. 1984 est un ouvrage de référence. Issu de la plume d’un écrivain politisé, il est toujours abondamment cité. Et pour cause, son avertissement funeste a, dans nos sociétés de classes hiérarchisées et technocratiques, toute sa pertinence.

Peut-être s’agit-il de réfléchir collectivement à la manière de récupérer les mots : La guerre, ce n’est pas la paix. La liberté, c’est le contraire de l’esclavage.

Archéologie Française

J'ai donc pensé qu'il serait utile de placer à la suite de mon Archéologie Française un choix de divers mots qui ne se trouvent point dans le Dictionnaire de l'Académie, quoiqu'ils aient été employés avec succès par les grands écrivains qui ont illustré la langue, et préparé son universalité. Or j'ai trouvé que le nombre des mots considérés comme surannés, et mis pour ainsi dire hors de la loi sans motif valable, s'élève à près de deux mille. J'ose avancer ici que plusieurs des mots que je cherche à racheter d'un injuste oubli, ne contribueront pas médiocrement, comme il sera facile de s'en convaincre, à multiplier ces nuances si précieuses pour l'éloquence et pour la poésie.

Par exemple, le vieux mot attoucher, employé par Herbers, Rom. de Dolopatos, Ét. Pasquier, Sully, etc., etc., pour signifier opérer par attouchement, offre un autre sens que son verbe simple toucher. Conflagration et embrasement ne sont pas exactement la même chose.-Désanimé et inanimé sont loin d'être synonymes. Désestimer n'est pas mépriser. - Désembellir n'est point enlaidir. -■ Équanimité est plus rapide que égalité d'ame, etc., etc.

Je me résume. Il importe aux intérêts de la langue de revendiquer des mots essentiellement français, conservés le plus souvent par les écrivains classiques des nations étrangères, et qui, proscrits sans motifs légitimes (i), n'en sont pas moins, à raison de leur force et de leur harmonie, nécessaires aux orateurs et aux poètes, dont la langue ne saurait être trop abondante.

La première est consacrée aux mots qui m'ont paru susceptibles d'être réintégrés dans le vocabulaire de l'homme du monde et de l'homme de goût. Ces articles sont accompagnés de citations tirées de nos anciens écrivains, et autant qu'il m'a été possible, j'ai suivi pour la disposition de ces exemples l'ordre des siècles (i). La seconde renferme les mots qui, sans être aussi nécessaires, ou aussi sonores, ne m'ont cependant point paru indignes d'être restitués au langage moderne.

Il importe aux intérêts de la langue de revendiquer des mots essentiellement français, conservés le plus souvent par les écrivains classiques des nations étrangères, et qui, proscrits sans motifs légitimes, n'en sont pas moins, à raison de leur force et de leur harmonie, nécessaires aux orateurs et aux poètes, dont la langue ne saurait être trop abondante.

Exemples tirés de l'Archéologie Française

  • ABJECTER ( S'), v. rifl. S'abaisser, s'humilier.
  • ABOMINER, v. a. Avoir en abomination.
Mot Définition Exemple
Abjecter (s') S'abaisser, s'humilier Or en Jesns nul au vray ne se fie, Sinon celui qui sous son bras puissant En tous endroits s'abjecte et humilie.
Abominer Avoir en abomination Quant aux meurtriers et décepteurs, Celui qui terre et ciel domine, Les abomine.

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