Histoire des Ouvriers et du Football à Sochaux: Une Relation Indissociable

Une page se tourne dans l'histoire du FC Sochaux-Montbéliard. Après quatre-vingt-sept ans d’union, Peugeot et le FC Sochaux viennent de se séparer. Propriétaire des Lionceaux depuis quatre-vingt-sept ans, PSA Peugeot-Citroën a cédé, le 6 juillet, le club au chinois Ledus. La fin d’une histoire qui attriste les supporteurs.

Difficile pour certains supporteurs du club doubiste de réaliser que leur équipe fanion, historiquement liée à la marque au lion, est en passe d’être rachetée. PSA Peugeot-Citroën a confirmé lundi 6 juillet la vente du FC Sochaux au groupe chinois Ledus, spécialisé dans l’éclairage. « C'est l'aboutissement d'une démarche entamée il y a presqu'un an », a déclaré le président du club lors d’une conférence au stade Bonal.

En 2014, les amoureux des Jaune et Bleu ont vécu un printemps amer. Il leur a fallu encaisser deux mauvaises nouvelles coup sur coup. Le 17 mai, le FC Sochaux, sèchement battu face à Evian Thonon Gaillard (0-3), échoue à se maintenir en Ligue 1 lors de la dernière journée de championnat. Une semaine plus tard, l’information selon laquelle l’unique actionnaire souhaite céder le club circule dans la presse.

« Il était inimaginable de voir Peugeot nous lâcher comme ça », s’étrangle Fabrice Lefèvre. A la tête de l’association de supporteurs Planète Sochaux, ce quadragénaire vient au stade « depuis l’âge de 10 ans ». Et, comme beaucoup, il ne s’attendait pas à cette annonce. « Le match contre Evian a été la première lame. Cinq jours après, on apprenait que Peugeot se désengageait. Ça été un coup de poignard dans le dos. »

Il faut dire que, le jour même du match capital contre Evian, le groupe automobile se paye une demi-page de publicité dans le quotidien L’Equipe. Sur une photo de joueurs sochaliens célébrant un but, il est écrit : « Renard [nom de l’entraîneur de l’époque] et onze Lionceaux vont combattre. Peugeot supporteur du FC Sochaux-Montbéliard depuis 1928. » Un an après, Fabrice Lefèvre a toujours du mal à digérer l’épisode : « S’être acheté cette page alors qu’ils savaient déjà qu’ils allaient nous lâcher comme la dernière des guignes, c’est le cynisme ultime. »

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S’il ne travaille pas pour le constructeur automobile, principal employeur de la région, ce supporteur roule dans un modèle de la marque locale. Mais, précise-t-il, « c’est sûrement la dernière. Ils ont rompu le contrat moral ».

Les Débuts du FC Sochaux et le Paternalisme Social de Peugeot

Du côté de Montbéliard, le football a longtemps été le prolongement sportif du paternalisme social. « Peugeot, c’est le FC Sochaux, et le FC Sochaux, c’est Peugeot. C’est comme ça qu’on le ressent ici », résume Fabrice Lefèvre.

Avant d’être un constructeur automobile, l’entreprise Peugeot était une aciérie. Fondée en 1810 à Hérimoncourt, l’entreprise familiale fabrique des moulins à café, des vélos, de l’outillage, de l’horlogerie. Ce n’est qu’en 1896, sous l’impulsion d’Armand Peugeot, que la marque se tourne vers l’automobile. En 1889 sort son premier modèle, la Type 1.

L’usine principale prend place à Audincourt, dans la vallée du Doubs où essaiment peu à peu de nombreux ateliers. Au début du XXe siècle, la plupart des clubs de football de la région sont essentiellement composées d’ouvriers de chez Peugeot. C’est le cas notamment de l’US Valentigney, qui atteint la finale de la Coupe de France en 1926.

La ferveur qui a accompagné cet exploit donne des idées à Jean-Pierre Peugeot. Le directeur de la firme imagine monter une équipe de haut niveau, laquelle aurait le double rôle de distraire ses employés avec un spectacle footballistique de premier plan, et de porter la marque sur tous les terrains de France.

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Le soutien du directeur de l’usine, Jean-Pierre Peugeot, permet ensuite au FC Sochaux de devenir l’un des pionniers du professionnalisme, au début des années 1930. La Fédération Française de Football interdit donc au club doubien de participer à ses épreuves. Celui-ci dispute alors des matches de gala contre des équipes étrangères.

En 1930, Jean-Pierre Peugeot crée sa propre épreuve : la Coupe Peugeot. Il s’agit d’un tournoi où sont invités les meilleurs clubs de France. La réussite est telle que la Fédération Française de Football est contrainte de reconnaître le football professionnel. Elle met sur pied, dès 1932, le premier championnat de France professionnel. Le FC Sochaux-Montbéliard ne le remporte pas dès la première année, mais s’imposera en 1935 puis en 1938.

Peugeot assure ainsi sa renommée à travers la France grâce à son équipe de foot, mais l’entreprise gagne aussi une paix sociale. La firme soutient également les équipes amateurs créées par ses employés. Elle organise même un championnat inter-usines où les employés s’affrontent balle au pied à la pause de midi. Une sélection des meilleurs joueurs est ensuite montée pour disputer, sous le nom de FC Autos Peugeot, le championnat de France corporatif.

Jean-Claude Plessis, l’un des présidents les plus emblématiques du club (1999-2008) ­désormais à la retraite, se rappelle des visites annuelles des joueurs dans les usines qui jouxtent le stade Auguste-Bonal - du nom de l’un des dirigeants de Peugeot et ancien directeur sportif, tué en 1945 pour avoir résisté à l’occupant nazi. « Ça permettait aux joueurs de voir ce qu’était le travail à la chaîne, raconte Jean-Claude Plessis, et aux ouvriers de s’identifier encore plus à leur équipe. »

Pour certains joueurs, les liens avec les salariés du constructeur ne se limitent alors pas à quelques visites. « Au début des années 2000, on avait la chance d’avoir trois joueurs dont les parents travaillaient à l’usine - [Camel] Meriem, ­ [Pierre-Alain] Frau et [Benoît] Pedretti -, se ­remémore Jean-Claude Plessis. C’était des ­Peugeot, des gosses qui avaient démarré le football et fait leur formation à Montbéliard. »

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Comme tous les présidents du FC Sochaux jusqu’à aujourd’hui, M. Plessis, directeur régional à Toulouse à la fin des années 1990, était aussi un salarié du groupe au moment de son arrivée à la tête du club. C’est Eric Peugeot - l’un des petits-fils de Jean-Pierre - qui l’appelle à l’époque pour lui demander de venir « dans l’Est ». Pas question alors de diriger la structure sportive sans avoir reçu le blanc-seing de la famille.

« C’était un management familial, avec une reconnaissance du travail, même si parfois les résultats n’étaient pas là », témoigne Hervé Renard, entraîneur d’octobre 2013 à mai 2014. Lui et Jean-Claude Plessis s’accordent sur le fait que l’attachement au club s’est toujours manifesté plus fortement chez la famille Peugeot que chez les dirigeants de PSA. « Quand on a gagné la Coupe de France [en 2007], je n’ai pas reçu un fax ni un télégramme des dirigeants de l’entreprise », glisse M. Plessis.

Difficultés Économiques et Cession du Club

L’entreprise connaît de graves difficultés économiques au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale, ce qui la contraint à renoncer au recrutement de vedettes onéreuses pour son équipe. Le FCSM se tourne alors vers la formation de jeunes joueurs, un modèle qui séduit le public là où la firme craignait une désaffectation.

Or, ces dernières années, l’influence de la ­famille - par ailleurs divisée - sur les choix stratégiques du groupe s’est considérablement affaiblie. Au début de l’année 2014, le constructeur automobile chinois Dongfeng et l’Etat français souscrivent chacun pour 800 millions d’euros d’actions dans le groupe PSA Peugeot-Citroën. Conséquence : les Peugeot, qui contrôlaient le groupe avec 25,4 % du capital et 38 % des votes, voient leur participation chuter à 14 %, à hauteur de Dongfeng et de l’Etat français. En juin de la même année, Thierry Peugeot est éjecté du conseil de surveillance du groupe.

Alors que le constructeur automobile a connu des difficultés économiques ces dernières années, la décision de céder le club a été présentée comme le choix de la raison. La passion pour le ballon rond n’a pas pesé très lourd. Carlos Tavares, transfuge de Renault et aux commandes de PSA depuis janvier 2014, n’est pas vraiment un fan de football.

Dans un bureau du siège du club, en cette fin mai, Laurent Pernet, l’actuel président du FC Sochaux, livre le contexte de la cession : « Il faut considérer la situation économique du groupe PSA en 2013-2014. C’est une décision de management, de gestion de l’entreprise, qui est de dire : “On se reconcentre sur son métier principal, l’activité automobile. Le football ne fait pas partie de ce cœur de métier.” » Neuvième président depuis 1928, M. Pernet le reconnaît aisément : il n’est pas un spécialiste du football.

Quelques jours après sa descente en Ligue 2, le FC Sochaux présente un déficit exceptionnellement élevé de 17 millions d’euros. Raison de plus pour céder le club. Alors que PSA continue de vendre des terrains désormais inutilisés à Poissy (Yvelines) ou à Montbéliard - où le nombre de salariés est passé de 40 000 dans les années 1970 à environ 10 000 aujourd’hui -, la cession du club entre dans le cadre de l’opération « recentrage ».

« Peugeot a quand même fait vivre la région pendant des décennies, explique Charles Demouge, premier vice-président du Pays de Montbéliard, la collectivité propriétaire du stade Bonal. Aujourd’hui, tout le système économique du pays de Montbéliard est en difficulté par le fait que l’industrie automobile bat de l’aile. »

Mais l’argument économique ne convainc pas tout le monde. Fabrice Lefèvre considère le « recentrage » comme un « argument fumeux ». Pour lui, les dépenses liées au club sont « une goutte d’eau dans l’océan de la surface financière de Peugeot ».

La volonté de Peugeot de se désengager du club apparaît incontestable. « C’est important pour le nouvel actionnaire qui arrive de réécrire une page d’histoire à sa main », justifie M. Pernet. Dès le début de la saison 2014-2015, le parking des joueurs a changé d’allure : la marque au lion a cessé de fournir ses voitures aux footballeurs de l’équipe première. Autrefois, ceux-ci devaient se garer sur un emplacement annexe s’ils décidaient de ne pas venir dans leur Peugeot. Ils peuvent désormais arriver en Mercedes noire aux ­vitres teintées, comme l’attaquant Moussa Sao. De petits détails qui marquent la fin d’une ère.

FC Sochaux-Montbéliard Logo

Les Tentatives de Reprise et l'Arrivée de Ledus

Plusieurs projets de reprise ont été présentés depuis l’annonce de mai 2014. Contacté par le président du FC Sochaux Laurent ­Pernet, Pierre-Arnaud Rollin, à la tête de cabinets d’expertise comptable en Franche-Comté et en région parisienne, a proposé un dossier de rachat avec un partenaire anglais présent en Premier League dont l’identité n’a pas été dévoilée. « Nous n’étions pas là pour perdre de l’argent, mais nous avions beaucoup d’ambition pour le club, précise M. Rollin. Nous avions annoncé une grosse enveloppe d’investissements, au minimum 7,5 millions d’euros. » A partir de l’automne 2014, les négociations ont bien avancé : « Nous étions à deux doigts d’un accord. »

M. Plessis, toujours bien informé sur son ancien club, évoque l’existence d’une autre piste : « Eric Peugeot, avec son fils, était décidé à reprendre le club. Cela n’a pas pu se faire. » C’est finalement Ledus, filiale spécialisée dans les éclairages du groupe Tech Pro Technology Development, coté à Hongkong, qui a été choisie.

Mi-avril, Li Wing-sang, son PDG, s’est affiché dans les tribunes du stade Bonal, en costume sombre et cravate jaune et bleu. Comme à son habitude, le groupe PSA Peugeot-Citroën s’est fait très discret sur l’avancée des négociations et les raisons de ce choix.

« Il y a un vrai projet économique d’un groupe qui est basé à Hongkong, qui a ses activités industrielles en Chine et qui souhaite se développer en Europe et en France, estime M. Pernet. L’intérêt du club de foot pour eux est d’acquérir de la visibilité et de faire parler de leur marque. »

Stade Auguste-Bonal

Réactions et Perspectives d'Avenir

L’accord de prévente, rendu public le 18 mai, laisse entrevoir des termes assez avantageux pour les deux parties. Du côté de Ledus, un ­rachat pour 7 millions d’euros, une somme que PSA s’engage même à rembourser à hauteur de 3 millions d’euros, si le FC Sochaux respecte certaines conditions au terme des saisons 2015-2016 et 2016-2017 (présence en Ligue 1 ou Ligue 2, pas de changement d’actionnariat…). En accord avec l’acquéreur Ledus, le club de Sochaux a décidé de distribuer des dividendes à hauteur de 6,95 millions d’euros à l’actionnaire PSA, avant la vente du club.

« La solution des Chinois, pourquoi pas ? Il ne faut pas non plus s’enfermer, avance Jean-Claude Plessis. Mais il faut que les Chinois aient l’esprit plus qatari que japonais, comme on l’a vu à Grenoble. »

Mais l’éventualité d’un rachat par Ledus a soulagé plus d’un supporteur. « Je suis soulagé, explique-t-il. Je ne sais pas ce qu’on serait devenus. S’ils pouvaient nous apporter un peu d’argent, pour les transferts, ce serait bien. »

S’il comprend le retrait de Peugeot, Benoît Pedretti, joueur historique de Sochaux (1999-2004), s’interroge quant à lui sur les conditions de cette reprise. « Jusqu’à quand auront-ils envie de rester dans le football ? Et, sur le court terme, quelles personnes vont-ils mettre en place ? Vont-ils continuer à mettre autant d’argent dans la formation ? »

L’avenir de la cinquantaine de salariés du club, ainsi que l’effectif des joueurs professionnels, déjà largement remanié à l’été 2014 - 26 départs à l’époque -, reste encore flou. « Nous sommes inquiets parce que c’est un pas dans l’inconnu, résume Fabrice Lefèvre.

Période Événement
1928 Fondation du FC Sochaux par Peugeot
1935 et 1938 Titres de champion de France
1970s Apogée de l'école de football de Sochaux
2014 Annonce de la cession du club par Peugeot
2015 Vente du FC Sochaux à un actionnaire chinois (Ledus)

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