La question de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est un sujet complexe et controversé, qui suscite de nombreux débats depuis des décennies. Candidate depuis 1987 et officiellement reconnue comme telle en 1999, la Turquie n'a toujours pas intégré l'UE, et les perspectives d'adhésion semblent aujourd'hui plus incertaines que jamais.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a même déclaré : « La Turquie n’attend plus rien de l’Union européenne ». Ces propos, qui témoignent d'une certaine désillusion, mettent en lumière les tensions persistantes entre Ankara et Bruxelles, tout en soulignant l'importance stratégique de la Turquie pour l'UE.
Les relations s'enveniment entre l'UE et la Turquie
Les raisons du blocage
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi la Turquie n'est pas encore membre de l'UE, malgré les négociations entamées en 2005. Ces blocages sont de nature politique, économique, culturelle et géopolitique.
Non-respect des critères de Copenhague
La Turquie n’est pas membre de l’Union européenne car elle ne remplit pas pleinement les critères politiques requis par l’UE, notamment en matière de respect des droits de l’homme, de démocratie et d’État de droit. Le processus d’adhésion exige que les pays candidats respectent ce qu’on appelle les critères de Copenhague, définis en 1993, qui incluent le respect des libertés fondamentales, un système démocratique stable et une économie de marché viable.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2003, Recep Tayyip Erdoğan a ébranlé cette conception laïque de la société turque. Après une période d’ouverture au début des années 2000, le régime d’Erdogan s’est beaucoup durci : affaiblissement de la justice, répression des opposants, restrictions des libertés (en particulier après la tentative de coup d’Etat de 2016), réforme constitutionnelle pour donner plus de pouvoirs au président… Erdogan a même envisagé de rétablir la peine de mort.
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La Commission européenne, dans ses rapports annuels, souligne régulièrement ces préoccupations, pointant notamment les reculs démocratiques et les atteintes aux droits fondamentaux. L’UE voit aussi d’un mauvais œil la diplomatie agressive de la Turquie : Libye, Syrie, Haut-Karabagh… Elle déplore son activisme en Méditerranée où Ankara espère exploiter de nouvelles ressources d’hydrocarbures.
Des membres du parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) sont par ailleurs toujours détenus, soupçonnés d’entretenir des liens avec le PKK. Le HDP était pourtant représenté au Parlement turc jusqu'à peu. En octobre 2019, une nouvelle offensive turque contre les YPG, forces kurdes au nord de la Syrie, a relancé les critiques européennes à l'encontre d'Ankara.
Le conflit chypriote
Un autre point crucial est le conflit chypriote. La Turquie continue à soutenir la partie nord de Chypre, un Etat uni aux yeux des 27. Aux yeux du droit international, Chypre est un pays uni.
Depuis 1974, l’île de Chypre est divisée entre la République de Chypre, reconnue internationalement et membre de l’UE depuis 2004, et la République turque de Chypre du Nord, reconnue uniquement par Ankara. La Turquie refuse de reconnaître la République de Chypre et d’ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes, bloquant ainsi plusieurs chapitres de négociation.
Cette situation pousse la Turquie à refuser d'appliquer à Chypre le protocole dit d'Ankara. Conclu en 2005 lors de l'ouverture des négociations d'adhésion avec l'Union européenne, il prévoit l'extension de l'union douanière Turquie-UE aux dix nouveaux États membres ayant intégré l'Union en 2004, dont Chypre.
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Réticences culturelles et politiques
Même en surmontant ces débats, il reste de nombreux contentieux. On pourrait d’abord ouvrir le débat sur la situation géographique de la Turquie, dont 97% du territoire se trouve en Asie. Un pays musulman, de 85 millions d’habitants. De quoi dénaturer le projet de l’UE aux yeux de beaucoup d’Européens.
Enfin, des réticences culturelles et politiques existent au sein même de l’UE. Certains pays membres, comme la France ou l’Autriche, expriment des réserves quant à l’intégration d’un pays à majorité musulmane, dont la population est de plus de 80 millions d’habitants. Cette adhésion modifierait considérablement l’équilibre politique et démographique de l’Union.
En cas d'adhésion à l'UE, la Turquie en deviendrait le pays le plus peuplé, ce qui lui accorderait un poids politique majeur, via notamment de très nombreux eurodéputés. En dix ans (2012 à 2022), la population turque est passée de 74,7 millions à 84,7 millions d'habitants, selon Eurostat. Soit une augmentation de près de 12 %, contre seulement 1,4 % en moyenne dans les 27 États membre de l'UE sur la même période.
Les enjeux pour l'UE
Pourtant l’UE a besoin de la Turquie. D'abord sur le dossier de l’immigration. La Turquie accueille plus de trois millions et demi de réfugiés syriens. Ankara tolère leur présence, qui fait débat au sein de la population, en échange de l’aide européenne. Un accord utile pour les dirigeants européens.
L’UE est le premier partenaire commercial de la Turquie. Les deux parties ont tout intérêt à s’entendre pour réduire les droits de douane et faciliter les affaires. La Turquie joue aussi un rôle-clé en matière énergétique. Gaz et pétrole passent par son territoire. Erdogan est un interlocuteur précieux dans de nombreuses crises, au premier chef l’Ukraine. Il sert de médiateur pour le commerce de céréales en mer Noire. Il est un des rares à parler encore à Poutine.
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Si le sujet du Haut-Karabakh n'était pas directement lié à la candidature de la Turquie à l'adhésion l'UE, il a néanmoins contribué à tendre les relations entre les deux parties. Dans le sillage de l'invasion russe de l'Ukraine, la Suède et la Finlande, sorties de leur neutralité historique, se sont simultanément portées candidates à l'adhésion à l'Otan, en mai 2022.
La Turquie lève finalement son veto à l'adhésion de la Suède début 2024. Plus concrètement encore, la candidature turque à l'adhésion à l'UE bloque dans la mesure où la Turquie ne satisfait pas aux exigences européennes.
Perspectives d'avenir
Les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’UE sont aujourd’hui très limitées. Si le processus n’est pas officiellement suspendu, il est dans les faits gelé depuis plusieurs années. La Commission européenne a estimé en 2019 que la Turquie s’éloignait de plus en plus des valeurs européennes, rendant l’avancée des négociations improbable.
Cependant, la Turquie et l’UE continuent de coopérer sur certains dossiers stratégiques, notamment la gestion des migrations. En 2016, un accord entre Ankara et Bruxelles a été conclu pour limiter l’arrivée de migrants en Europe via la Turquie, en échange d’une aide financière. Cette coopération pragmatique maintient un lien, même si l’adhésion semble lointaine.
D’autres formes de partenariat sont également envisagées, comme le renforcement de l’union douanière, qui lie déjà la Turquie à l’UE depuis 1995. Cette option permettrait de renforcer les échanges économiques sans passer par une adhésion formelle.
Ainsi, bien que l’adhésion soit au point mort, la Turquie reste un partenaire incontournable pour l’Union européenne sur plusieurs enjeux géopolitiques.
| Chapitres de négociation | Nombre |
|---|---|
| Total | 35 |
| Ouverts | 16 |
| Clos provisoirement | 1 |
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