Le football américain, sport de contact par excellence, est de plus en plus pointé du doigt pour ses conséquences sur la santé des joueurs, notamment en raison des commotions cérébrales répétées. Depuis des années, des études s'accumulent pour démontrer le lien entre la pratique du football américain à haut niveau et toute une série de maladies neurodégénératives comme Alzheimer, Parkinson ou Charcot.
En 2009, le Journal of Neuropathology and Experimental Neurology expliquait que le cerveau de certains anciens joueurs décédés prématurément ressemblait à celui d'une personne âgée de 80 ans atteinte de la maladie d'Alzheimer. Plus récemment, la revue scientifique Nature a publié une étude confirmant la dangerosité des sports de contact, et notamment du football américain, sur l'activité cérébrale et neurologique en cas de commotions cérébrales.
Une commotion cérébrale peut se définir comme « un type de lésion cérébrale traumatique causée par une bosse, un coup ou une secousse à la tête ou par un coup au corps qui provoque un mouvement rapide de va-et-vient de la tête et du cerveau.
Au début des années 2000, des études menées sur le cerveau d’anciens joueurs de football américains ont permis de découvrir une atteinte cérébrale appelée « encéphalite traumatique » ou chronic traumatic encephalopathy en anglais, abrégée CTE.
Il s’agit inflammation progressive du cerveau et d’une atteinte dégénérative, qui se développe plusieurs années après avoir subi une commotion cérébrale. Le diagnostic se fait post-mortem. Les conséquences d’une telle atteinte sont nombreuses et dramatiques pour les victimes.
Lire aussi: Joueurs marquants du championnat norvégien
Au début des années 2000, l’autopsie du cerveau de Mike Webster, un joueur de football américain des Pittsburgh Steelers par le docteur Bennet Omalu, est fondatrice. Mike Webster fut l’un des meilleurs joueurs de l’histoire à son poste (centre) et a rejoint le Hall of Fame en 1997. Son histoire est cependant tragique puisqu’à l’issue de sa carrière, il souffrira de nombreux problèmes de santé dont de dépression, sans domicile fixe et endetté il terminera sa vie dans sa voiture et addicte aux médicaments.
Quelque temps après sa mort, la NFL a reconnu que son statut d’handicapé était bien la conséquence de chocs cérébraux subis durant sa carrière d’athlète. L’autopsie réalisée par le Docteur Omalu l’existence de nombreuses lésions caractéristiques du « punchdrunk syndrome » et entre autres, une accumulation de protéines associés à la maladie de Parkinson.
La conclusion du rapport d’autopsie est la suivante: « Les chocs répétés à la tête, comme ceux que subissent les joueurs de football, provoquent des lésions microscopiques dans le cerveau. Des centaines de ces coups, au fil du temps, provoquent des lésions cérébrales permanentes. (…) Cela peut prendre des semaines, des mois, des années, des décennies, parfois jusqu’à 40 ans plus tard et vous commencerez alors à manifester des symptômes comme des troubles de l’humeur, une dépression majeure, des tentatives de suicides, des suicides, une perte d’intelligence ; vous commencerez à perdre vos comportements acquis ».
Malgré l’existence de données scientifiques, cette découverte fait l’effet d’une bombe et sonne le début d’un scandale sans pareil.
La Ligue Nationale de Football Américain (NFL) répond à ces inquiétudes grandissantes en créant le Comité sur les lésions cérébrales traumatiques légères « Mild Traumatic Brain Injury Committee » (MTBIC) en 1994. Ce dernier a pour objectif officiel d’ « étudier les effets des commotions et d’implémenter des règles et lignes directrices afin de protéger les joueurs des commotions cérébrales ».
Lire aussi: Analyse du match Chambly - Sochaux
A la tête de ce comité est placé le docteur Elliot Pellman, un médecin qui n’a étonnement aucune expérience en neurologie. Des journalistes ont démontré par leurs enquêtes l’ampleur des efforts déployés par la Ligue pour dissimuler les preuves du lien entre commotions et dommages cérébraux.
La NFL a notamment financé pendant de nombreuses années un journal médical. Le but de cet investissement était de détruire toute nouvelle étude appuyant un lien entre chocs traumatiques et dommages cérébraux. À titre d’exemple, des articles affirmant que les joueurs de football professionnels sont « probablement » moins sujet aux traumatismes cérébraux et syndromes post-commotions que la population générale ou bien encore que si des dégâts cérébraux existent chez d’anciens boxeurs professionnels, il n’y a pas de signes de tels dégâts chez d’anciens footballeurs.
C’est cette atmosphère qui régnera pendant plusieurs années, où la NFL tente coûte que coûte de se protéger et de nier les nouvelles études qui se multiplient et l’incriminer. Cependant, cette attitude ne pouvait durer éternellement et face aux preuves scientifiques et aux diagnostics de CTE chez d’anciens joueurs, les choses ont commencé à évoluer.
C’est en décembre 2009 que pour la première fois, un porte-parole de la NFL reconnaît publiquement que les commotions pourraient avoir des conséquences à long terme sur la santé des joueurs.
C’est en 2011 que débute la première affaire judiciaire liée à la concussion crisis. Plusieurs anciens joueurs de football touchés par des dommages cérébraux vont intenter des poursuites contre la Ligue. Plusieurs actions de groupe, ou class-action orchestré par l’union de plusieurs centaines de milliers d’anciens footballeurs verront le jour. L’histoire retient l’accord trouvé en 2016, appelé « the settlement agreement », permettant aux joueurs qui subissent les conséquences de dommages cérébraux d’obtenir une compensation financière.
Lire aussi: Suivi des blessures des joueurs NBA
En août 2013, la NFL croyait pourtant avoir bouclé ce dossier en acceptant de débourser 765 millions de dollars aux plaignants. Mais le tribunal de Pennsylvanie avait refusé de valider l’accord en début d'année, estimant que les avocats de la NFL et ceux des anciens joueurs n’avaient pas apporté assez d’éléments pour la convaincre que la somme serait suffisante.
Si des joueurs comme Eric Dickerson et Tony Dorsett participent à cette class action, Dan Marino est d'un tout autre calibre. Désigné MVP de la Ligue en 1984, il a été intronisé au Hall of Fame en 2005. S'il n'a disputé qu'un SuperBowl, perdu face aux 49ers San Francisco de Joe Montana en 1985, il est considéré comme l'un des plus grands quarterback de l'histoire. Autant dire qu'aux Etats-Unis, ce statut le situe entre le Dieu et le Président.
Suite à la plainte en 2013 de plus de 4500 anciens joueurs, la NFL a été condamnée, deux ans plus tard par un tribunal, à verser 765 millions de dollars pour n'avoir pas suffisamment protégé les joueurs contre les commotions cérébrales et les blessures à la tête. La Ligue avait auparavant conclu une entente avec eux, alignée sur le même montant, mais elle avait été bloquée par un juge fédéral, qui estimait que la somme pouvait ne pas être suffisante pour répondre aux besoins de 20 000 joueurs retraités.
Le paiement devrait débuter à partir de l'été, s'il n'y a aucun recours formé contre cette décision.
En 2015, Stephen Casper est contacté par une équipe d’avocats chargé de la représentation d’un groupe d’anciens joueurs professionnels de hockey. Ces derniers avancent que la Fédération Américaine de Hockey (NHL) ne les a pas avertis des risques de dommages cérébraux dégénératifs, une plainte que l’on pourrait presque qualifier de classique dans les suites de ce que nous avons présentés plus tôt.
Le groupe d’avocats en question souhaitait l’aide d’un historien capable de démontrer que, contrairement à ce que l’on pouvait lire dans les médias sur le caractère « choquant » de la découverte de l’encéphalite traumatique en dehors du monde de la boxe professionnelle, la science en avait déjà connaissance. Casper a suivi des études de neurosciences et de biochimie avant de rédiger une thèse sur l’histoire de la médecine, thèse comportant notamment l’étude des dommages cérébraux durant la Seconde Guerre mondiale.
Dans l’affaire des joueurs de hockey, il a construit une frise chronologique démontrant l’évolution des connaissances des dommages cérébraux des années 1870 à nos jours. C’est ainsi qu’il a pu démontrer que les scientifiques alertent sur les chocs cérébraux répétés dès le début du 19ème siècle. Il cite notamment l’exemple d’une déclaration du directeur du « West Riding Lunatic Asylum » en Angleterre, affirmant que les commotions répétées peuvent résulter en infirmité mentale ou « démence traumatique » selon les termes de l’époque.
Dans le même sens, le K-O mortel ou « punchdrunk » syndrome est connu depuis de nombreuses années dans le monde de la boxe professionnelle.
Il serait faux de penser que toutes ces connaissances et ces publications se limitent à l’espace géographique et scientifique américain. En effet, des articles de presse français relatent les mêmes connaissances et les mêmes inquiétudes.
L’une des premières lois consécutives à ce scandale fut appelée la loi Zackery Lysted ou « The Zackery Lystedt Law ». Cette loi tire son nom de Zackery Lystedt, un jeune footballeur de 13 ans ayant subi une sévère commotion lors d’un match en 2006. Son retour prématuré sur le terrain a résulté en un drame puisqu’il s’est écroulé quelques instants plus tard et est resté lourdement handicapé.
Le football américain face au problème des commotions cérébrales
Après le premier choc ressenti, aucun signe extérieur de commotion n’a été détecté, si ce n’est un réflexe de saisir fortement son casque. Se comportant est surnommé « shaking it off », soit le fait pour les joueurs de volontairement ignorer la douleur ou les gênes ressenti afin de retourner jouer au plus vite.
Dans le cas de Zack, ce déni l’a conduit à subir un AVC et un coma à seulement 13 ans, une impossibilité de parler pendant 9 mois, de bouger un membre pendant 13 mois, et une vie sous sonde d’alimentation pendant 20 mois.
Par la suite, le Head, Neck and Steering Committee ou « comité Tête Nuque et Colonne » de la NFL a développé des procédures particulières pour les joueurs chez qui une commotion cérébrale a été diagnostiquée avant qu’il puisse retourner sur le terrain. Un protocole en six étapes a été créé, consistant en une évaluation par un médecin et un consultant spécialisé en lésion neurologique non affilié à la ligue afin de déterminer la capacité du joueur à retourner sur le terrain. Chaque joueur présenté ou affirmant un symptôme ou un signe suggérant l’existence d’une commotion devra suivre ce protocole.
Pour autant, il serait faux d’affirmer que le scandale a résolu le problème des commotions cérébrales dans le football américain. En septembre 2022, Tua Tagovailoa qui évolue au poste de quarterback pour les Miami Dolphins, est tombé durant un match et a subi un choc à la tête. Il a suivi le protocole mentionné plus tôt mais seulement 4 jours plus tard, il était de retour sur le terrain ce qui a provoqué de nombreuses critiques.
Chris Nowinski, fondateur de « Concussion Legacy Foundation », une organisation à but non lucratif américaine créée afin d’aider les athlètes et toute personne étant affectée par la problématique des commotions et de promouvoir une pratique plus saine, a écrit à ce propos juste avant le match suivant disputé par les Dolphins : « Si Tua entre sur le terrain ce soir, c’est un grand pas en arrière pour le traitement des commotions cérébrales dans la NFL. S’il a une deuxième commotion qui détruit sa saison ou sa carrière, toutes les personnes impliquées seront poursuivies et devraient perdre leur emploi, y compris les entraîneurs. Nous l’avons tous vu, même eux doivent savoir que ce n’est pas bien ».
Le monde du rugby est touché directement par la problématique des commotions cérébrales et de leurs conséquences. Ces dernières années de nombreuses plaintes ont été déposées par d’anciens joueurs victimes des conséquences désastreuses de commotions cérébrales passées. En mai 2014, le premier diagnostic d’une CTE fut confirmé chez un ancien joueur international de rugby lors de la mort de Kenny Nuzum.
World Rugby a agi pour donner suite au scandale américain en produisant le “Pitch Side Concussion Assessment” en 2013.
Selon Jean-François Chermann, médecin neurologue spécialiste des commotions chez les sportifs, les joueurs sont « complices pour rester sur le terrain ». Malgré le risque de subir un nouveau choc et donc de prolonger les symptômes, « dans les écuries où il y a 50 joueurs, on n’a pas toujours l’occasion de jouer, quand on joue on a des salaires particuliers. L’aspect financier est très important ».
Le comportement décrit plus tôt de « shaking it off » est fréquent chez les joueurs de rugby et est à l’origine de conséquences désastreuses.
Au-delà de la volonté de rendre le jeu plus sûr, il existe une culture de la violence à laquelle les athlètes sont confrontés depuis leur plus jeune âge. Introduire des règles pour plus de sécurité est une avancée certaine, mais il est nécessaire de prendre en compte à quel point la violence et la capacité à y faire face sont ancrées dans la culture de ces sports.
Cependant, pour reprendre les mots de Lorenzo Alexander, ancien joueur de football américain et co-vice-président de l’association des joueurs de NFL, la NFL doit « être un peu plus créative et stratégique au lieu de lancer quelque chose qui sonne bien dû point de vue de la sécurité des joueurs… À cause de la CTE, ils ont l’impression de devoir quelque chose pour prouver aux fans qu’ils essaient de changer. En fin de compte, c’est du football, et si vous changez trop le jeu, on finira par devoir jouer un autre jeu ».
La justice française fait elle-même face à la problématique des athlètes victimes de maladies neurologiques consécutives à leur pratique sportive, tant dans des litiges liés à des contrats de travail qu’à des problématiques de responsabilités tels que cités plus tôt. Le 30 mars 2022 (Cass, 2e civ, 30 mars 2023, n°21-21.008), la Cour de cassation a rendu un arrêt dans lequel elle affirme qu’un joueur de rugby souffrant d’une maladie neurologique (consécutive à sa pratique sportive professionnelle) ne peut se voir opposer par son assureur une exclusion de garantie pour cette pathologie s’il n’en avait pas connaissance.
tags: #joueurs #nfl #commotions #cérébrales #plainte