Concilier sport de haut niveau et maternité : un défi pour les femmes

L’équipe de France de football est championne du monde. Les hommes, hein ! Au tour des joueuses de Corinne Diacre, qui sont au centre des attentions cette année, de tenter de remporter leur premier titre majeur à la maison. L’occasion de se pencher sur des problématiques parfois méconnues, propres à ces femmes ET sportives de haut niveau.

Serena Williams, Allyson Felix, ou de notre côté de l’Atlantique Estelle Yoka Mossely, Laura Glauser, Clémence Calvin, Mélina Robert-Michon… Elles ont toutes un point commun : ces sportives de (très) haut niveau ont momentanément mis leur carrière entre parenthèses pour donner naissance à leurs enfants.

Serena Williams enceinte

Serena Williams remporte l'Open d'Australie en 2017, alors qu'elle est enceinte de deux mois.

Alors qu’il y a encore quelques années, une telle perspective semblait invraisemblable, « aujourd’hui c’est dans l’air du temps, on prend en compte ce projet de vie, dont l’enfant fait partie », explique Marie-Françoise Potereau, présidente de la Femix’Sports, une association qui promeut le sport féminin. « Il y a 30 ans, une basketteuse de haut niveau m’avait confié que tomber enceinte avait été considéré comme une faute professionnelle ».

Bienvenue au XXIe siècle donc !

Lire aussi: MCA : Gloire et résistance

Une évidence pas si évidente

« Revenir après ma grossesse a été une évidence pour moi alors que je portais encore mon fils ». En racontant sa pause maternité, Estelle Yoka Mossely, boxeuse championne olympique en 2016, est consciente de son statut particulier, et des incidences qu'un tel break peut avoir dans une carrière.

« Ma fédération a choisi de ne pas m’accompagner mais j’avais les moyens financiers de le faire par moi-même et donc de ne pas arrêter ma carrière par la suite. Mais la majorité des sportives n'ont pas la possibilité de revenir, faute de moyens, et elles se retrouvent isolées. »

La boxeuse a donc décidé de créer l’Observatoire européen du sport féminin, une association dont l’un des trois objectifs est justement d’accompagner la pause de carrière, que ce soit pour concevoir ou reprendre des études. « Il faut aller plus loin dans l’accompagnement, le généraliser à toutes les fédérations, pour que faire un enfant pendant sa carrière puisse être la norme. » Avec des carrières de plus en plus longues, « la grossesse doit désormais faire partie intégrante de leurs programmes », appuie le Dr Carole Maître, gynécologue à l’Insep depuis une vingtaine d’années.

Y a-t-il pour autant un moment propice dans une carrière pour convertir ce désir de maternité ? « Il s’exprime souvent après avoir remporté une médaille, en ayant atteint un objectif, ou s’il y a un besoin de pause après une blessure », partage Carole Maître. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé pour Estelle Yoka Mossely, qui a accouché de son fils moins d’un an après avoir remporté la médaille d’or à Rio. Et pour Wendy Lawson, ex-handballeuse de l’Equipe de France, qui a décidé en 2016, après une opération de l’épaule et une mise à l’écart par son entraîneur à Nantes (1ère division), d'avoir un enfant. « Je n’aurais jamais fait un bébé à ce moment-là mais comme ça n’allait plus niveau handball, je suis allée chercher un bonheur ailleurs ».

Des avancées louables, un suivi personnalisé et une reprise dès la naissance

Si pour Wendy Lawson, désormais handballeuse à Saint-Junien (Haute-Vienne, 3e division), le torchon brûlait déjà avant qu’elle ne tombe enceinte, l’annonce de sa grossesse a signé la fin définitive de la collaboration avec son club. « Le président [de Nantes] a eu des propos déplacés sur ma grossesse en déclarant qu’une joueuse professionnelle, et donc en CDD, ne pouvait pas tomber enceinte », assure la joueuse de 27 ans. Et pourtant, la loi de novembre 2015 a renforcé les droits des sportifs professionnels.

Lire aussi: Résoudre les soucis Atlas HD 200s

« A partir du moment où une femme révèle son état de grossesse, elle est désormais maintenue pendant un an sur la liste des sportifs de haut niveau, explique Maître Emmanuel Jez, avocat au barreau de Paris. Cela lui permet de conserver ses droits à des prestations complémentaires, d’assurance, de retraite spécifique, etc... » Et la législation n’est pas la seule progression notable. « Il y a beaucoup moins d’appréhension d’en parler à l’entraîneur mais aussi de se lancer dans l’aventure car il y a eu plusieurs publications scientifiques. Les instances connaissent mieux les limites et s’engagent dans des accompagnements personnalisés », note le docteur Carole Maître.

Si sa grossesse se déroule normalement, une sportive professionnelle enceinte doit ainsi pouvoir suivre un exercice physique jusqu’à l’accouchement, « à raison de cinq jours par semaine, le plus souvent dans un sport différent du sien », indique encore le médecin. En effet, il est souvent difficile pour ces athlètes de haut niveau, biberonnées à la performance, d’accepter de calmer le jeu, particulièrement dans la discipline qu’elles pratiquent quotidiennement et avec acharnement depuis des années.

En revanche, la boxeuse, passée professionnelle après les JO-2016, a constaté via son association que c’était plus compliqué dans les sports co, « où l’absence d’une joueuse peut déséquilibrer tout un collectif ». Une réalité confirmée par Thierry Weizman, président de Metz handball : « il faut comprendre que payer une joueuse qui n’est pas productive pour le club est un préjudice énorme car la question dépasse la période du congé maternité ».

Et pour cause, en plus d'engager un joker médical pendant la période où l’athlète est indisponible, il faut également que cette dernière retrouve sa place dans l’équipe. Et « qu’elle soit meilleure que sa remplaçante », ajoute Estelle Yoka Mossely.

Des écueils qu'ont récemment traversés plusieurs handballeuses de haut niveau. Camille Ayglon-Saurina, Laura Glauser, et actuellement Cléopâtre Darleux et Siraba Dembélé ont toutes décidé de faire une pause dans leur carrière pour avoir un enfant.

Lire aussi: Techniques anti-anxiété

De quoi inspirer les footballeuses tricolores ? « Pour l’instant, quand le cas de figure s'est produit en France, les joueuses ont stoppé leur carrière, admet Camille Abily, ex-joueuse de l’OL et de l’équipe nationale. Il faudrait un premier cas pour montrer que c’est possible. Mais je n’ai aucun doute sur les clubs ou la fédération. Ils accompagneraient les joueuses pour qu’elles reviennent dans les meilleures conditions. »

Comme aux Etats-Unis où c’est monnaie courante ? « On en a déjà parlé à l’OL, qui est partant sur le principe », explique encore Camille Abily. Même ressenti du côté de Kenza Dali, footballeuse au Dijon FCO (D1), qui a évolué durant une saison au PSG aux côtés de l'internationale allemande Fatmire Alushi : « Elle avait la possibilité de continuer avec Paris si elle avait voulu ».

Mais elle a fait le choix d’arrêter le haut niveau après la naissance de son enfant. « Je la comprends totalement. Moi-même, je ne me vois pas faire un bébé pendant ma carrière », poursuit Kenza Dali. « C’est très compliqué de retrouver la forme après neuf mois, voire un an d’arrêt. Mais Fatmire Alushi [alors âgée de 27 ans] avait encore de belles années devant elle », ajoute-t-elle.

Fatmire Alushi enceinte

Fatmire Alushi, lors de la fameuse finale de Ligue des champions perdue avec le PSG contre Francfort en 2015, alors qu'elle était enceinte.

L’annonce de sa grossesse avait surpris tout le monde, en 2015 à Paris, car elle avait été effectuée au lendemain d’une finale de Ligue des champions perdue par le PSG contre Francfort (1-2). « Elle était enceinte de deux ou trois mois, c’était le début, raconte Kenza Dali. Elle a attendu la fin de saison pour nous en parler et prendre sa décision. »

La confiance, maître mot pour ficeler des accords « à l'oral »

Au club de Metz, référence du handball féminin français, les pauses maternité ne sont désormais plus si exceptionnelles. Pour anticiper les absences de joueuses en raison des désirs d’enfants, Thierry Weizman a mis en place une étonnante démarche, notamment avec la gardienne des Bleues Laura Glauser et l’ailière néerlandaise Ailly Luciano, devenues mamans ces derniers mois.

« Lorsqu’une joueuse s’engage avec nous, on évoque assez vite sa contraception et son éventuel projet maternité. On trouve alors un système qui satisfait toutes les parties, et qui permet notamment aux joueuses d’assumer leur vie de femmes. Lorsque l'une d'elles souhaite avoir un enfant, on part sur un contrat de trois ans avec un salaire raisonnable pour une première année ''normale'', une deuxième consacrée au bébé et avec une recherche anticipée d’un joker médical pour nous, et une troisième où elle revient sur les terrains. »

Pour bénéficier de « la sécurité de l’emploi », les handballeuses messines acceptent donc de voir leur salaire « lissé » sur trois années et de passer « un contrat oral », comme en témoigne Laura Glauser. « En 2016, au renouvellement de mon contrat, j’ai demandé à mon président d’inclure un bébé dans notre nouvel accord. Il a tout de suite accepté et a été très compréhensif. »

Cette transparence avec les dirigeants lorrains était très importante pour la gardienne de 25 ans. « Il n’y a pas eu d’impact financier et on est tombés d’accord pour que je fasse un enfant la deuxième année, afin d'éviter que je me retrouve avec un bébé dans les pattes en fin de contrat. »

La sportive professionnelle, une salariée comme les autres

Toutefois, impossible pour le président messin comme pour ses joueuses de faire figurer de tels accords dans un contrat de travail, « car c’est une pratique hautement illégale en France », analyse Maître Emmanuel Jez. En revanche, la basketteuse américaine Alysha Clark (Lyon Asvel) a été confrontée à d'ahurissantes subtilités contractuelles. « Dans certains pays en Europe, on m’a déjà présenté une clause m’annonçant que si j’avais un enfant, le club pouvait rompre mon contrat. C’est une question vraiment sexiste qu’on ne verrait jamais dans le contrat d’un homme. Je n’ai jamais accepté de signer ça et je leur disais qu’ils bafouaient mes droits en tant que femme. »

Alysha Clark

Alysha Clark a été la meilleure marqueuse lyonnaise durant la saison régulière avec 13 points de moyenne.

Autre cas de figure pour la volleyeuse cannoise Victoria Ravva, qui a eu des jumelles en octobre 2006 : deux mois seulement après la naissance, la joueuse alors âgée de 31 ans a réussi l’exploit de disputer une rencontre dans l’élite. « Le club a pris le risque de me prolonger mon contrat durant ma grossesse et cette confiance m’a énormément motivée pour revenir au plus vite à la compétition, se souvient l’actuelle manager générale du RC Cannes. C’est vraiment confortable pour une sportive d’être assurée de garder son salaire et de bénéficier du pôle médical d’un club dans ces moments-là. »

Alysha Clark poursuit : « Une femme qui travaille dans un bureau a le droit d’avoir un enfant, de prendre un congé maternité. Etre basketteuse professionnelle ce n’est que notre travail, et ne pas avoir les mêmes droits est un non-sens total ». Maître Emmanuel Jez abonde en ce sens. Par contre, « un contrat de travail peut donner plus de protection aux sportives salariées, notamment sur la maternité, mais en aucun cas en enlever : écarter une joueuse professionnelle du terrain ou ne pas l’embaucher pour un état de grossesse est discriminatoire ».

Mais la situation est-elle autre pour les mères qui ne sont pas sportives professionnelles ? A priori non. « La seule différence, c’est que votre corps est votre outil de travail, pointe Maître Emmanuel Jez. A la différence des intermittents du spectacle, qui ont des régimes indépendants, des conventions collectives distinctes où il est possible d’ajouter des clauses spécifiques par rapport au corps, à la prise de poids, à l’apparence, les sportives ne sont régies que par le droit commun. »

Et si les plus difficiles à convaincre étaient les sponsors ?

« Aujourd’hui, ce serait très mal vu qu’un club, un dirigeant ou une fédération considère une grossesse comme un problème », affirme Marie-Françoise Potereau. Et du côté des sponsors ? On évoquait en début de cet article le cas d’Allyson Felix, l’une des athlètes américaines les plus titrées aux JO sur les courses de sprint. La championne aux neuf médailles olympiques vient de publier une tribune dans le New York Times où elle dénonce le comportement de Nike, son équipementier depuis des années.

La marque à la virgule a refusé d’inclure une clause garantissant à Allyson Felix l'absence de sanctions (comprenez financièrement) si ses performances n’étaient pas au top niveau quelques mois après son accouchement. Une épreuve particulièrement difficile pour l’athlète, qui a dû subir une césarienne d’urgence à 32 semaines « pour une sévère prééclampsie ». Bref, une fin de grossesse tout sauf idyllique.

Allyson Felix

Allyson Felix a contribué à la médaille d'or du 4x400m féminin de la team USA aux championnats du Monde de Londres en 2017, avant de prendre une pause maternité dans sa carrière.

Or ces « compléments » de salaire sont bien souvent une part plus que majoritaire des revenus de la sportive professionnelle pour Maître Emmanuel Jez.

« Quand les sponsors ont en tête une sportive bien musclée et au top de sa forme pour mettre en avant leurs produits, ils ont encore du mal à imaginer une femme avec un ventre rond apparaître pour vendre leur image. Comme les contrats se renouvellent généralement tous les ans, le plus gros risque de discrimination est là ».

Donner la vie est, paraît-il, toujours la plus belle chose au monde. « Les premières réactions sont toujours des félicitations, c’est après que ça se gâte », se remémore Wendy Lawson. Et pour cause, même si Serena Williams, tenniswoman multi-titrée et mère d’une petite Alexis Olympia depuis plus d’un an, a retrouvé les sommets dans son sport comme avec son équipementier avec lequel elle raconte les galères de cette pause maternité.

« Gagner 23 tournois du Grand Chelem, puis avoir un bébé et revenir, on vous dira que vous êtes folle. Mais si on vous traite de folle, parfait, montrez-leur ce qu’est la folie. »

Les joueuses internationales américaines bénéficient d'une convention collective qui facilite les congés maternité. En France, rien n'existe à ce sujet.

Jessica McDonald n'est pas la plus connue des 23 Américaines mais elle a quelque chose en plus : depuis mars 2012, l'attaquante de North Carolina est la maman de Jeremiah. Avoir un enfant et reprendre sa carrière de footballeuse, c'est inédit en France mais ce n'est pas une rareté aux États-Unis.

Lors du sacre de 2015 au Canada, la défenseure Christie Rampone et l'attaquante Amy Rodriguez avaient paradé avec leur progéniture sur la pelouse. Sydney Leroux faisait partie du groupe. Depuis, l'attaquante d'Orlando a donné naissance à un fils ; et elle est actuellement enceinte.

Si les joueuses américaines sont actuellement en procès avec leur fédération (USSF), qu'elles accusent de "discrimination sexiste généralisée", elles ont obtenu par le passé des avancées significatives dans le cadre d'une convention collective, renégociée en 2017.

Y sont notamment stipulées des dispositions concernant le congé de maternité.

Dispositions de la convention collective américaine
Les joueuses enceintes perçoivent 50% de leur salaire pendant leur absence.
À leur retour, elles ont la garantie de conserver leur place dans le groupe pendant trois mois à taux plein.
Pour chaque enfant voyageant avec l'équipe en déplacement, une indemnité journalière de 25 dollars est prévue.
Possibilité de s'adjoindre les services d'une nounou.

"J'ai eu beaucoup de chance d'avoir été très longtemps avec l'équipe nationale et d'avoir pu obtenir l'aide financière dont j'avais besoin et la patience de mon employeur", a reconnu Amy Rodriguez, 125 sélections, qui a eu son fils après le titre olympique de 2012.

Car cette convention ne concerne que les joueuses internationales sous contrat avec la fédération. La NWSL, elle, n'en a aucune. "C'est un dossier sur lequel nous prévoyons de travailler dans un avenir proche et la maternité sera un sujet traité", nous assure-t-on.

"Moi, je trouve ça magnifique, s'enthousiasme Jessica Houara, l'ancienne internationale tricolore, aujourd'hui consultante pour Canal+. Quand je vois les images d'elle dans le bus ou au stade avec son enfant, c'est tellement normal que ça donne envie. Elle ne se pose pas de question car tout est mis en place pour qu'elle ne s'en pose pas. Ça devrait être l'exemple à suivre."

En France, rien n'est prévu à ce sujet. Comme dans beaucoup de pays. Il y a deux ans, une étude de la Fifpro indiquait que 61% des joueuses ayant eu un enfant n'avaient reçu aucune aide, que seules 8% avaient perçu une indemnité des clubs ou des fédérations.

À ces failles s'ajoutent des cas de conscience. Difficile, vis-à-vis de son employeur, d'ouvrir une parenthèse d'un an quand on a signé un contrat de trois ans. Ou pour une internationale de renoncer aux compétitions qui s'enchaînent (Mondial, Euro, JO).

"Je suis arrivé sur le tard en sélection et j'avais envie de vivre ces moments-là, concède Jessica Houara. C'est aussi compliqué parce que personne ne l'a jamais fait en France. Il faudrait une pionnière pour faire avancer les choses. Comme dans le handball."

Depuis le titre mondial de 2003, le fait d'avoir un enfant est en effet devenu banal dans le hand. Peu à peu, l'organisation a inclus les familles. "Chez nous, ce n'est ni un tabou ni un frein, explique Philippe Bana, le DTN. Au contraire, c'est devenu culturel. Camille Ayglon est mère, Siraba Dembélé va accoucher et parmi les plus jeunes, comme Laura Glaser, on constate même le souci de revenir très vite.

Nodjialem Myaro, ancienne internationale française et dirigeante de la Ligue féminine de handball (LFH), revient sur la polémique suscitée par les propos de la joueuse Chloé Bulleux, écartée de Toulon à cause de sa grossesse.

2022, et nous en sommes encore là. Les réactions de colère et d’indignation n’ont pas tardé à fuser sur les réseaux sociaux. « Comment peut-on encore entendre ce genre de choses en 2022, surtout quand il existe un accord sectoriel négocié avec et signé par TOUS les partenaires sociaux ? En mars 2021, le handball est devenu le premier sport professionnel féminin français à signer sa convention collective, concernant, notamment, la maternité des joueuses.

Pris dans la polémique, le club varois a démenti ces accusations, maintenues par Chloé Bulleux.

tags: #bein #sport #maman #haut #niveau

Articles populaires: