Il y a 45 ans, Vitor Baptista a joué le match qui le ferait passer à la postérité. Un match qui allait offrir au public l’une des scènes les plus rocambolesques de l’Histoire du foot portugais. Un derby de Lisbonne interrompu, des joueurs et arbitres en train de scruter la pelouse et un surnom qui restera : « O Rapaz do brinco », le garçon à la boucle d’oreille.
Tout amoureux de foot est familiarisé avec certains personnages récurrents qui peuplent les rectangles verts. Est-ce cette capacité à sembler capable de tout, ou au contraire cette faiblesse si prononcée, qui fait de ces joueurs les incontestables chouchous du public ? Ces colosses aux pieds d’argile se rapprochent peut-être plus du peuple qu’ils font tant rêver, ce qui leur permet d’habiter les légendes populaires autour du ballon rond.
Le joueur portugais qui répond à ce profil est sans aucun doute Vitor Baptista, joueur qui bénéficie encore aujourd’hui d’une grande cote de popularité à Setúbal ou chez les fans du Benfica. Même chez les supporters du Sporting , l’on trouve de nombreux témoignages positifs à son égard.
Une fois n’est pas coutume nous allons dissocier le joueur de l’homme, car trop souvent chez ce type de joueur les deux se mêlent. La qualité du joueur est ternie par les frasques extra-sportives et celles-ci sont pardonnées par le talent balle au pied du footballeur.
Lui qui passe ses journées à jouer dans les rues va très rapidement s’illustrer. A 18 ans et pour sa première saison comme joueur de l’effectif pro, il gagne une coupe du Portugal. La deuxième de l’histoire du club de Setúbal.
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Prenant davantage de place, avec ses potes de l’académie Rebelo, Octavio, José Mendes et Tomé il est un des principaux artisans de la « période dorée » du Vitoria[2]. Il brille également en Europe où Setúbal atteint de nouveau les quarts de finale de la C3. Baptista est un joueur complet, dribbleur, passeur, buteur et très bon de la tête. Il ne doute jamais et se sublime dans les matchs importants.
C’est ce profil qui va affoler les deux grands clubs portugais de l’époque, le Sporting et le Benfica. Le club des « aigles » sait qu’Eusebio a bientôt 30 ans et qu’il lui faut un successeur. Sous la pression de son rival lisboète, Baptista signe au Benfica et devient le plus gros transfert portugais de l’époque. Trois millions d’escudos et surtout trois joueurs vont rejoindre les Sadinos. Dont la légende benfiquiste José Torres, ses deux C1 et neuf titres de champion.
Pour sa première saison, il n’est qu’un remplaçant et a pour concurrent des joueurs tels que la machine à but Artur Jorge, Néné, Jordao et surtout Eusebio. Les saisons passant, Baptista devient de plus en plus essentiel au jeu benfiquiste. Il devient un des leaders techniques de cette équipe et va remporter cinq titres de champion et une coupe. Il marque plus de 60 buts en 150 matchs.
Son histoire est un classique du genre, né dans une famille pauvre en 1948 en pleine dictature dans un pays en récession. Dès le plus jeune âge il a un égo énorme, ses entraîneurs de l’époque le certifient tous. Il se surnomme lui-même O Maior, « le plus grand ».
Personnalité Excentrique et Controversée
Un des exemples les plus connus est cette interview donnée au journal A Bola en octobre 1976, il vient juste de renouveler son contrat avec Benfica. A une question du journaliste Joaquim Rita, il répond : « Je suis le meilleur joueur portugais.
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Une autre histoire qui résume bien qui était Baptista se passe en septembre 1977. Benfica se rend à Moscou pour affronter le Torpedo en C1 - et dès l’aéroport il se fait remarquer : « Je portais un jean, les autres avaient des costumes, des pantalons. Je portais des tongs, j’étais à la mode, pas eux. Mais il ne joue finalement pas une minute du match. Selon la légende il aurait dit à son entraîneur John Mortimore : « Les Russes sont des amateurs, je ne joue pas contre des amateurs, je ne joue que contre des professionnels, ne comptez pas sur moi. » Quelques années plus tard il a démenti : « La vérité est que je ressentais une douleur en sprintant et j’ai dit à l’entraîneur que je ne jouerais que si Benfica payait mon salaire pendant mon inactivité.
Parallèlement à son ascension footballistique et à ses nouveaux revenus, ses excentricités croissent de manière exponentielle à sa signature au Benfica. Une des premières est de s’acheter une Jaguar avec chauffeur qui l’amène chaque matin à l’entraînement. Il est toujours habillé avec des vêtements voyants, clinquants. Cette image de flambeur détonne dans un Portugal usé par des années de récession et de dictature.
Mais son instabilité et ses colères désespèrent ses entraîneurs. C’est d’ailleurs cette attitude qui va l’éloigner de la sélection dans ce que la presse portugaise appelle « l’affaire de Chypre », où Baptista sèche l’entrainement et insulte Juca le sélectionneur, car il ne comprend pas pourquoi il faut faire tant d’efforts pour jouer une équipe comme Chypre.
Malgré son égo démesuré, son instabilité et son excentricité, Vitor est également un homme qui a la main sur le cœur, toujours prêt à aider ses amis. Quand Fernando Tomé, ancienne gloire du Vitoria et meilleur ami de Vítor Baptista à l’époque, parle de lui c’est en ces termes : « Nous nous appelions « frère ». Tomé se souvient de Vítor Baptista comme d’un « grand enfant ». « Pour lui, la vie était un jeu, un grand jeu. Il avait un cœur d’or, il donnait sa chemise pour ses amis, mais il ne prenait pas les choses au sérieux.
A son retour à Setúbal (en 1978 mais nous en reparlerons plus tard), il ne voulait pas de match de présentation. Il a préféré une corrida, qu’il a organisée lui-même. Les recettes seraient destinées pour moitié à lui et pour moitié à la maison de retraite de Paula Borba. Mais il n’y a jamais eu de corrida parce qu’il a oublié d’aller chercher les taureaux.
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Des anecdotes sur Baptista sont très nombreuses. Elles ont contribué à en faire une légende du foot portugais.
Le fameux match et la boucle d'oreille perdue
Ce 12 février voit donc l’opposition entre les rivaux lisboètes, le Sporting s’avance en plus grand outsider d’un Benfica archi-dominant depuis 18 ans (14 titres, les quatre autres étant remporté par le Sporting). Le moustachu Toni (et ami de Baptista) le raconte des années plus tard : « C’est l’un des plus beaux buts que je n’ai jamais vus.
En effet Baptista se rend compte qu’il a perdu sa boucle d’oreille avec un diamant. Tout le monde est sommé de la chercher, s’ensuit une scène surprenante. Des joueurs qui cherchent une aiguille dans une botte de foin et scrute la pelouse. Après le match, personne ne parle de la fracture de Jordao[3], ni même du but de Baptista mais de cette boucle d’oreille perdue.
En interview d’après-match, le fantasque Benfiquiste en remet une couche. « Je perds de l’argent en travaillant. Le recruteur de Liverpool Tom Saunders était au stade pour préparer le match contre Benfica qu’ils affrontaient en C1. A la fin du match Saunders est émerveillé par Vítor Batista : « J’ai trouvé très drôle que le numéro 9 cherche sa boucle d’oreille.
Mais cet évènement fait office de chant du cygne pour le natif de Setúbal. Quelques mois après ce match, il part au clash avec Benfica. Il veut augmenter son salaire (650 000 escudos par mois) et avoir une Porsche. Le club accepte pour la voiture mais refuse d’aller au-delà de 550 000 escudos. Il décide alors de claquer la porte et retourne au Vitoria pour 100 000 escudos !
Invité par António Simões, il rejoint George Best aux San Jose Earthquakes. Il atterrit en Californie dans une chemise à volants, une bague à chaque doigt - et un bracelet au talon gauche. Le président, un milliardaire ébloui par les joueurs exotiques, lui a offert 250 000 escudos par mois et une Corvette décapotable. Deux mois plus tard la voiture est perdue, comme Baptista sur le terrain. Cette pige aux Etats-Unis est son dernier coup d’éclat, le reste ne sera qu’une descente aux enfers.
Il enchaîne les équipes amateures jusqu’à ses 38 ans (Amora, Montijo, Tomar, Monte Caparica et Estrelas Faralhão) avant de se retrouver totalement appauvri.
Une fois sorti, il erre, dort dans une cabane au bord de la plage, avec d’autres toxicomanes. Sa ville et ses anciens coéquipiers lui tendent la main mais il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il s’occupe du cimetière de Setúbal et vit dans des conditions très précaires. Il souffre d’une cirrhose et d’une hépatite C. Et à ceux qui le plaignent il rétorque : « Je suis né nu et maintenant j’ai un chiffon pour m’habiller.
Lors d’une Interview en 1997 (à 48 ans). Il finit par décéder à 50 ans la nuit où tout le monde fait la fête, le 1er janvier 1999.
Aujourd’hui un stade municipal porte son nom à Setúbal.
VICTOR BATISTA (VITIIN) 2018
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